Avril
Photo de David Broglin
L’Italie. La Toscane. Florence et ses magnificences. Quartier San Lorenzo, via Tadedea, hôtel Boticelli. Chambres aux fenêtres en arcades garnies de volets bleus.
Avril et ses nuits tièdes… Je ressors, seule. Mes pas m’entraînent vers la place du vieux marché. Peu de monde. Tant mieux. Pas envie de parler. Je m’isole au milieu de personne. Où sont-ils tous passés ? C’est à ni rien comprendre. Je me retrouve devant ce manège illuminé comme une vitrine de Noël. La musique est bruyante et résonne dans ma tête comme les tambours du Bronx. Je me laisse tomber sur un des bancs qui se trouve là. Perdue dans mes pensées, mes yeux divaguent…
Une petite fille blonde me hèle. Un sourire éclaire son visage jusqu’à ses yeux. Ses yeux. Je connais ces yeux-là. D’ailleurs, cette petite fille parle le français. Je me secoue. Un cauchemar ! Ce manège qui tourne qui tourne qui tourne… Réveille-toi ! Bon sang, réveille-toi ! C’est impossible !
Je tourne la tête légèrement sur ma gauche et je les aperçois. J’étouffe. Je suffoque. Il ne m’a pas vu. Moi, je la regarde, elle. Cette jolie femme blonde, un peu ronde. Comme elle est fière ! Comme elle semble heureuse ! Elle n’a d’yeux que pour le bout de chou qui tourne, tourne, tourne. La petite rit aux éclats à chacun de ses passages devant ses parents. Et lui ? Lui, agite sa main. Lui, a le bras passé derrière le dos de sa femme. Lui, photographie les boucles blondes. Lui, sourit. Lui, tourne la tête et me voit. Etonnement. Stupéfaction.
Et puis, son sourire. Et puis, son bras qui se retire. Et puis, ses mains qui disent « qu’est-ce que tu fais ici ? »
Je ne bouge pas. J’en suis incapable. Des larmes coulent sur mes joues. Comment a-t-il pu ? De quel droit ? C’était notre endroit. A Nous.
Fous rires. Nous courons main dans la main sur le Ponte Vecchio, le seul pont a avoir survécu aux bombardements de la deuxième guerre mondiale. Je m’en fiche ! Je m’en fiche ! Je suis avec lui. Il me fait découvrir l’Italie : Vérone et ses murs de marbre rose, Vérone et Roméo et Juliette, amants maudits ; Bellagio et ses ruelles étroites emplies d’escaliers ; Venise, ses palais, ses ponts et Nous. Nous et Florence, la magnifique.
La découverte de sa présence. L’empreinte de ses mots susurrés à mes oreilles. Notre humour qui fuse à chaque instant. Nos yeux émerveillés devant tant de beauté. Le parfum de sa peau. Sa barbe de trois jours qui lui mange la figure.
L’hôtel Boticelli. Son moment d’hésitation lorsqu’il a demandé la chambre et prononcé « monsieur et madame » Mon fou rire. Son regard m’adjurant au silence. Et puis son rire devant l’air incrédule du maître d’hôtel. La découverte de la chambre au décor ouvragé. Et puis Nous. Je m’étais déshabillée doucement devant lui. Il me souriait en silence. Lentement, j’avais rejoint la salle de bain. J’avais réglé l’eau de la douche à une température assez élevée. La pièce s’était remplie de vapeur d’eau rapidement. Je m’étais glissée ensuite sous l’eau plus tiède. Il m’avait rejointe. Mes mains s’étaient posées sur son corps mince et long, ses cuisses musclées. Il se laissa faire un temps. A l’aide du gel douche, je l’avais lavé comme un enfant. Il ne disait toujours rien. Seul les gouttes d’eau emplissaient le silence. A son tour, il avait lavé mon corps de toute cette vie d’avant. Nos bouches s’étaient trouvées. J’avais bu la sienne. Il avait mangé la mienne. Tous nos gestes s’écoulaient comme si nous nous connaissions depuis la nuit des temps. Les draps et les murs avaient été les témoins de notre folie. Nous nous étions aimés des heures durant, redécouvrant le plaisir à l’infini, recréant la magie de l’amour à chaque soupir… Florence. C’était Nous.
Bien sûr, il avait fallu rentrer. Bien sûr, il avait fallu retourner chacun à nos vies. Ailleurs.
Et le manège tourne, tourne, tourne… La musique me rend folle. Je me lève au moment où une main se pose sur mon épaule. Je connais cette main. Il essuie mes joues. Pose ses lèvres sur les miennes.
« Non piangere più » Je me recule. Je le gifle. « Comment peux-tu ? » Je regarde derrière lui. Personne ! Où sont-elles passées ? « Sei felina nuovo. Adoro. Lo sapevi che sarrebbe cosi. Fai mi sentire la tua risata. Sei nata per l’amore. »
Et le manège tourne, tourne, tourne… Et les rires s’envolent dans les lumières rouge et jaune…





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