Blanc rouge noir

Photo de David Broglin

Il me fait chier ! Oh oui, cette fois, c’est fini ! Qu’est-ce qu’il croit ? Que je vais toujours m’aplatir devant lui ? Je ne devrais rien dire ? Tout accepter ? Non ! Non et non ! J’en ai marre ! Mon Dieu, faites que tout cela cesse ! Et si je partais ? … Oui mais pour aller où ? … Est-ce qu’il s’apercevrait seulement de mon absence ? … Je ne manquerais à personne. Non, à personne. Personne ! Même pas aux enfants… Au début, peut-être… Le manque s’estomperait avec le temps… Quant à lui, il trouverait rapidement une autre andouille pour me remplacer. Plus jeune. Malléable. Il est beau parleur. Il a beaucoup de charme… Tellement de charme. J’en crève ! Sale con ! Espèce de sale con ! Si tu savais comme je t’aime ! Si tu savais !

Elle avance dans le sentier escarpé. Des cailloux ripent sous ses nu-pieds. Elle se tord les chevilles mais continue d’avancer comme un brave petit soldat. Son visage est inondé de larmes.

Jamais il n’a fait si chaud à la fin du printemps ! La forêt est grillée. Par-ci par-là, des crevasses commencent à s’ouvrir. La terre réclame la vie. Les feuilles des arbustes sont desséchées, fanées, mortes. Les quelques fruits encore accrochés aux branchettes sont ratatinés. Les autres jonchent le sol. Il reste quelques touches de vert. Restes de vie. Résistance. Rageusement, elle arrache des brins d’herbes sèches. Les jette aussitôt. Recommence. Elle marche. Marche. Pleure et marmonne. Par moment, elle essuie son visage d’un revers de main. Passe les doigts dans ses cheveux hirsutes.

Jamais je n’aurais dû partir courir par une chaleur pareille. C’est dément, je fonds ! Je ne tiendrai pas longtemps comme ça. J’ai comme l’impression de faire du surplace ou de reculer. Quel con !

Chaque foulée le faisait souffrir un peu plus. Vêtu d’un short et d’un tee-shirt sans manche, il trottinait au ralenti. Ses baskets envolaient la poussière à chaque impact. Le débardeur lui collait au corps comme une seconde peau. La sueur lui coulait dans les yeux l’obligeant à cligner de l’?il. Si je croise quelqu’un, il va croire que je lui fais du gringue. Il rit de sa blague. Il faudrait vraiment être aussi fou que lui pour sortir aujourd’hui. Je suis sûr que c’est la journée la plus chaude ! Ce soir aux infos, ils annonceront encore des incendies, c’est certain ! Il saisit le bas du tee-shirt et le fit passer par-dessus sa tête, sans s’arrêter.

Oui. Oui, je vais partir… Je ne peux plus vivre comme ça ! Ce n’est pas une vie… Tout ce temps que j’ai passé à ses côtés sans qu’il ne me remarque plus qu’un meuble ! Un break… Seule. Je lui laisse les enfants. Ils seront plus heureux sans moi… Mon Dieu, j’ai si mal !

Elle tituba pendant quelques pas. S’arrêta. Ces craquements… Cette chaleur… Se pourrait-il que… Non ! Elle passa ses deux mains sur son visage, mélangeant sa sueur, ses larmes et sa morve. Silence. Oui, c’était bizarre ce silence. Cette lourdeur… Encore ces craquements ! Plus forts… Et ce vent chaud… Une vraie fournaise ! Elle leva les yeux vers le ciel. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il pleuvra ! Mais… Qu’est-ce que… C’est de la fumée ! Et ce rouge au loin ? C’est… Le feu ! C’est le feu ! Et je suis à des kilomètres des habitations ! Quelle conne ! Mais quelle conne ! Pourquoi a-t-elle marché aussi loin ? Retourner ! Il faut que je reparte sur mes pas… Non ! Oh non ! Je ne sais pas où je suis ! … Perdue ! Je suis perdue ! Elle s’agitait. Avançait. Tournait. Se retournait. Virevoltait à droite, à gauche. Elle commença à partir dans le chemin. Un énorme bruit se fit entendre. Les arbres éclatent ! Les yeux agrandis d’horreur, elle vit les flammes qui bondissaient de buissons en buissons. Sautant allégrement plusieurs mètres, les flammèches léchaient l’herbe sèche qui s’embrasait comme un rien. Le souffle de l’air devenait de plus en plus chaud. Brûlant. Tétanisée, elle resta quelques minutes à regarder ce rouge avancer à une vitesse vertigineuse. Ne pas rester là ! Il ne faut pas rester là, ma pauvre fille ! Elle recula. Fuir. Il faut que je courre ! Oui, courir, c’est la seule solution. Allez ! Sauve-toi ! Elle enleva les brides de ses chaussures, les prit à la main et commença sa course folle.

J’en peux vraiment plus ! J’ai envie d’un bain… Juste tiède. Avec de la mousse… Un verre de Bordeaux, des bougies posées au sol, de la musique sensuelle… Nights in white satin… J’adore cette chanson depuis mon adolescence. Et puis, sa peau contre la mienne. Assise, dos à moi, entre mes jambes… Son dos contre mon ventre… Faut que je rentre ! Tout de suite !

Il se retourna. Passa son tee-shirt sur son visage dégoulinant… Stoppa net. Non ! C’est impossible ! Impossible ! Pas là ! Pas maintenant ! Putain mais qu’est-ce qui m’a pris d’aller courir ? Quel est le connard qui a jeté sa cigarette ? Nom de Dieu ! Faut que je m’affole ! A la vitesse où les flammes avancent… Allez, p’tit père, bouge-toi ! Il augmenta sa vitesse sur une petite distance. C’est horrible ! Les yeux me piquent… Putain ! Je veux pas crever ici ! Il ralentit son allure, un peu… Et puis, un peu plus. Il finit par marcher. Enfile ton tee-shirt, ça protègera ta peau ! En plus, poilu comme tu es, si une flammèche t’atterrit dessus, t’es grillé ! Il rit. C’est alors qu’il la vit. Silhouette si indistincte au début qu’il l’avait prise pour un arbre bordant le chemin. Lorsqu’elle se mit à tanguer, il accéléra son pas. Il toucha son bras. Elle sursauta.

- Le feu ! Vous avez vu ! Le feu est là…

Elle tomba dans ses bras, évanouie. Ne pas la laisser là. Je vais la porter. Mince et fine, elle ne doit pas peser lourd ! Elle est jolie, cette fille ! Ces yeux gonflés… Elle a pleuré ! Pendant plusieurs minutes, il la porta. L’incendie gagnait en largeur, grignotant mètre après mètre tout sur son passage. La chaleur devenait insupportable. Son corps renâclait. La femme dans ses bras était inerte. Un poids mort. Il s’immobilisa et posa ses pieds au sol. Lentement, il s’accroupit, entraînant la jeune femme jusqu’au sol. Elle respire au moins ? Il approcha sa joue de sa bouche. Une légère respiration caressa sa peau. Vivante ! Elle est vivante ! Il la gifla à toute volée.

- Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Il faut que nous marchions ! Je ne peux plus vous porter. S’il vous plaît ! Je vous en prie… Elle m’attend !

Un léger murmure se fit entendre. La chaleur lui brûlait la peau. Il leva la main et protégea son visage. Il la secoua brutalement.

- Courage ! Debout ! Je vais vous aider ! Allez ! ALLEZ !

Il était en rage. Contre lui ! Contre cette inconnue ! Contre sa femme qui lui avait fait une scène ! Il ne l’avait même pas embrassée. Il n’en aurait plus l’occasion maintenant ! Cette idée fit jour dans sa tête à l’instant où la fille se redressait péniblement.

- On va mourir, n’est-ce pas ?

- Oui. Je pense que oui. Nous sommes encore à des kilomètres des premières maisons… Et vu la vitesse à laquelle ce feu avance !

- Vous savez ? … J’ai un mari que j’aime et des enfants. Pourtant, je voulais partir. Les laisser vivre sans moi. Pour qu’ils soient plus heureux.

- J’ai une femme. Pas encore d’enfant. Elle est jalouse des autres femmes qui me côtoient. Je suis sûr qu’elle trouverait encore le moyen de me faire une scène parce que je vous parle.

Elle lui souriait. Son sourire était doux. Emouvant. Il leva la main vers son visage. Ses doigts glissèrent sur sa peau douce. Tout autour le bruit était démoniaque. Les langues de feu dansaient, toutes blanches. Le rouge les cernait. Le ciel était devenu noir à cause de la fumée. Seuls, sur une île. En enfer.

- J’aimerais t’embrasser. Te serrer dans mes bras. Je ne veux pas mourir seule.

Il passa sa main derrière sa nuque. D’une extrême douceur, ses lèvres se posèrent sur les siennes… Sa langue caressa la pulpe… Elle entrouvrit la bouche… Sa langue épousa la sienne… Il embrasse comme un Dieu. La langue de feu les lécha en une seule fois…

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Cali Rise

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