Les pieds dans le sable
Photo de Lars Ihring
Il courait sur la plage. Une fine bruine martelait doucement son visage découpé à la serpe. Il courait depuis des heures. Ses muscles commençaient à s’asphyxier mais il continuait sans relâche. Un halo de chaleur cernait sa grande silhouette. Son sang commençait à tambouriner un peu trop fort à ses tempes. Une halte s’imposait.
L’homme s’étira avec une souplesse de félin. Ses paumes touchèrent le sable mouillé alors que ses jambes restaient tendues. Ensuite, les bras vers le ciel, il laissa les souvenirs récents afflués en même temps qu’il expirait.
Son joli corps écartelé dans une mare de sang…
Un matin d’été tout neuf, la lumière ouvrait à peine les yeux, Timothé s’était élancé avec force dans l’air déjà tiède. Il était célibataire depuis quelques mois et comptait bien en profiter un maximum. Ses résolutions étaient simples : se sculpter le corps dont il avait toujours rêvé, changer de job et bouffer des sorties culturelles à s’en exploser la tête.
Tout à sa concentration souffle/foulées, il ne remarqua pas tout de suite la jeune femme assise, les pieds dans le sable. Ses longs cheveux blonds voletèrent dans le vent léger et ce brusque changement d’état lui fit tourner la tête dans sa direction. Cristel se tenait immobile, les genoux remontés sous son menton, les bras croisés autour de ses jambes nues. Elle lui avouera plus tard qu’elle s’était sciemment tenue à cet endroit, à cette heure ultra-matinale.
Cette vision féminine l’empêcha quelque peu d’entendre les notes des Alter Bridge que son lecteur MP3 dernier cri était pourtant censé lui diffuser. Rageur, Tim accentua sa course, la vision angélique incrustée au fond de la rétine. Les premières maisons le surprirent en pleines pensées lubriques. Pourquoi cette femme se trouvait-elle sur son chemin juste au moment où tout se remettait en place ? Le jeune homme bifurqua sur la droite, sauta la balustrade et ses pieds mangèrent à nouveau le sable en sens inverse.
Etrange, la silhouette n’était plus à l’endroit où il l’avait laissée. Aussitôt ressentie, cette pensée le mit en colère. Ce n’est pas une femme aperçue quelques secondes qui allait le sortir de sa quiétude acquise à grands coups d’analyse !
La course était terminée. Tim s’étira face à la mer. Les vagues moutonnaient et il n’avait qu’une envie, se retrouver sous une douche brûlante. Quand il entra dans son bungalow, le bruit de l’eau qui coule le surprit. Cristel savonnait langoureusement son corps pulpeux. Tout ce qu’il faut où il faut. Sans réfléchir plus avant, il se déshabilla et la rejoignit dans la douche.
Une grande goulée d’air et soulever encore une fois les bras. Tout ce sang…
Leur liaison était née dans le sexe, avait vécu dans le sexe, était morte dans le sexe. Cristel aimait faire l’amour et sous son apparence angélique se révélait être une vraie diablesse. Un rien, un regard, un geste aiguisait ses sens toujours prêts à s’enflammer. Tim n’avait jamais connu cela auparavant. Lui qui voulait renaître autre et revenir au calme, à la sérénité. Lui qui voulait devenir homme. Enfin.
Plusieurs fois, il lui demanda de partir. Cristel refusa obstinément. Elle s’incrustait de jour en jour davantage dans sa vie. Vampirisait son oxygène. Le submergeait de mails ou de textos idiots. Sans cesse, elle cherchait la faille. Jusqu’à ce fameux soir.
Toucher le sable encore une fois. Aspirer. S’étirer. Son sourire. Son rire aussi allait lui manquer. Bordel !
Toute la journée à faire semblant de bosser alors qu’il ne voulait qu’une chose. Le silence. Il sut, dès qu’il franchit le pas de l’entrée, qu’il devrait agir sans état d’âme. La blondeur archangélique au bord des lèvres, elle lui susurra tout contre son oreille qu’elle l’avait attendu toute la journée avec le feu au ventre. Tallula d’Indochine résonnait en sourdine dans la pièce. La jeune femme avait semé et allumé des bougies un peu partout. On se serait presque cru dans une église. Mais lors d’une messe noire alors. Elle prit son sourire pour un acquiescement. C’est alors qu’il découvrit tout un attirail SM.
Tout le reste n’est qu’un vaste brouillard dans sa tête. Un enchevêtrement de gestes et de soupirs. D’extases. Et de cris. Il se souvient qu’elle lui avait tendu amoureusement ses poignets et ses chevilles. Poupée de chair offerte en croix au milieu du salon, elle resplendissait. Tim avait repoussé ses longs cheveux dans son dos et mordu la pointe d’un sein qui se dressait, provocant. Que s’était-il passé ensuite ? Il ne se rappelait plus. L’odeur du foutre lui revenait aux narines. Celles des bougies aussi. Et celle du sang frais…
Assis, les genoux relevés sous son menton, les pieds dans le sable humide, Timothé contemplait la mer grisée. Il laissa partir son esprit. L’image d’un couteau se refléta sur les vagues.
C’était juste un jeu. Au départ, c’était juste un jeu qu’elle lui avait réclamé. Excité, il avait saisi la lame et l’avait glissé sur sa gorge, entre ses seins, jusqu’à son ventre palpitant. Sa bouche tout contre ses lèvres, il mangeait ses paroles. Alors, il avait appuyé un peu plus la lame et des gouttes de sang avaient commencé à dessiner de nouveaux paysages sur son corps de déesse. Elle n’avait cessé de le pousser à aller plus loin. Sa voix était devenue celle d’une inconnue. Le couteau avait trouvé la voie tout seul.
Comment avaient-ils atterri tous les deux sur la plancher ? Comment ? Elle s’agrippait à lui, son sang collait à son torse, à ses poils pubiens. Les yeux de Cristel devenaient fous. Elle lui avait saisi les cheveux avec une force quasi-surhumaine lorsqu’il l’avait pénétrée. Vas-y. Vas-y. Fais-le ! Oui, elle lui avait ordonné de l’achever. Déjà son sang maculait le plancher par petites touches. Je viens, Tim. Fais-le maintenant. La lame s’était enfoncée entre la cinquième et la sixième côte. Cristel avait joui dans un dernier souffle. Il ne lui avait jamais vu ce sourire auparavant.
Ses pieds avançaient et reculaient dans le sable. Il aimait cette caresse piquante des grains mouillés. Tout ce sang.
Avec une lenteur débile, il se leva. Son short vola en arc de cercle avant de retomber au sol. Savait-il qu’il était beau comme un Dieu, totalement nu, entrant dans les flots salés ? Tim nagea. Il nagea, loin, très loin. Lorsque la crampe le saisit, il se laissa couler sans résister. Sa dernière pensée fut pour Cristel. Il n’avait pas eu le temps de lui dire qu’il l’aimait.





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