L’idiot du village
Ils me jettent des cailloux. Ils me jettent toujours des cailloux quand je passe devant chez eux. Parfois, ils lancent leurs chiens à mes trousses et s’esclaffent comme de gros porcs quand je pisse dans mon froc alors que les dents canines se plantent dans mes mollets ou dans mon dos. Les enfants sont les plus cruels.
Un jour, toute une bande de galopins a jailli de nulle part et m’est tombé dessus. Après m’avoir attaché à un poteau, ils m’ont badigeonné de poix. Pendant des heures qui m’ont paru des jours, ils ont joué à approcher des torches. Quand un crépitement annonçait un embrasement trop proche et que mes cris leur vrillaient les tympans, ils se reculaient, leurs bouches tordues de rires infâmes. Lassés de leur jeu idiot, ils m’ont laissé, lié comme un rôti, après m’avoir roué de coups.
Ils me jettent des cailloux. Ils me jettent des cailloux quand je passe devant chez eux. Pas Blanche. Elle est belle, Blanche. Si belle. Ses longs cheveux blonds cascadent sur ses épaules et coulent jusqu’à ses hanches. Elle me sourit, Blanche. Elle me sourit sans jamais me parler avec sa bouche. Blanche est muette. Mais je l’entends parler dedans ma tête. Elle dit de jolies choses, Blanche. Belle, Blanche.
Ce matin, la rosée perle encore sur les brins d’herbe et le soleil chante en caressant les jeunes feuilles des arbres. Mon coeur danse dans ma poitrine. Blanche et moi avançons le long de la berge. L’ourlet de sa robe paraît plus foncé à cause de l’humidité du sentier. Elle s’en moque. Je lève la main pour lui indiquer un merle qui sautille non loin de nous. Son sifflement appelle une réponse qui ne se fait pas attendre. L’air est déjà tiède et la rivière nous attend.
Arrivés à la clairière, Blanche lâche ma main. Elle se dirige vers la pierre sur laquelle elle posera délicatement ses habits. Tout est porcelaine chez Blanche. Je jette mes frusques en tas et l’épie du coin de l’oe, il. Elle rit et se moque gentiment. Tout est pureté chez Blanche. Nous avançons, main dans la main, vers l’eau, toute proche.
C’est à ce moment qu’ils sont arrivés. Leurs cris de barbares fendent l’air. Leurs coups pleuvent sans que je puisse les empêcher de se saisir de Blanche. Ils rient comme des fous. Et je crie. Je crie. Ils disent que je beugle et qu’ils vont la faire beugler elle aussi. Ils disent qu’elle est une salope et que je la saute alors eux aussi. Blanche, ma Blanche.
Ils m’ont ficelé à l’arbre et l’ont jetée au sol. Blanche, ma Blanche. La corde entre dans ma chair pendant qu’ils déchirent la fine chemise de Blanche. Comme elle se débat, ils la frappent. Et alors… Et alors… Ils l’ont violée. A tour de rôle. Ou à plusieurs. Mes cris de rage résonnent dans la clairière. Les larmes ravagent le visage de Blanche. Ils veulent la faire hurler, elle, la muette. Aucun son ne sortira de sa gorge.
Maintenant, elle ne bouge plus.
Poupée de chiffon sanguinolente. Longtemps, j’ai pleuré à ses côtés. Le soleil pleurait aussi. J’ai rhabillé Blanche.
Je marche avec son corps frêle qui pèse si lourd dans mes bras. Ses longs cheveux frôlent mes jambes nues au rythme de mes pas. Jusqu’aux premières maisons.
Tous les yeux du village sont braqués sur nous. Les hurlements se font sirènes : « L’idiot, c’est l’idiot ! » « Il l’a tuée ! Mon Dieu, il l’a tuée ! » « Tu es mort, bâtard ! » « Qu’on le pende ! Qu’on le pende ! »
Alors j’éclate de rire. Et mon rire les surprend. Ils peuvent bien me pendre, je suis déjà mort. Je vivais pour le sourire de Blanche et ses jolis mots qui dansaient dans ma tête. Ils ne dansent plus ses mots. J’aimais la sarabande échevelée de ses mots d’amour. Ils ont tué la chanson en violant son corps si beau, si pur. C’est à ces instants que je suis devenu fou. Fou de douleur.
Ils me jettent des cailloux. Ils me jettent des cailloux pendant que les autres me passent la corde au cou. Dans quelques minutes, ils n’auront plus d’idiot du village. Sur qui vont-ils les jeter leurs cailloux ? Et j’éclate de rire. J’éclate de rire. Comme un idiot.





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