Trahisons
Photo de Stefan de Lay
Dans la nuit, la voix est claire et nette. Douce. Elle aimerait tellement dormir pour oublier. Mais il insiste.
« Nous sommes deux adultes, non ? » Il paraît. Il continue d’énoncer des vérités et pose la question tant redoutée. Fatidique.
« Tu as un amant ? » Et pourquoi pas deux ou trois ? Voire quatre, ironise-t-elle ? Il persévère et assène. Quelque peu cruel.
« Tu comptes rester avec moi ? » Tu aimerais que je parte ? Répond-elle, submergée par des larmes qui l’étranglent. Le flot la submerge. Inattendu. Sur quoi pleure-t-elle en vérité ? Il vient coller son corps nu contre le sien emprisonné dans les draps. Naturellement, elle pose ses mains sur son bras, sur sa cuisse. Ses doigts glissent machinalement. Il essuie ses pleurs. Délicatement.
« Tu peux me parler, tu sais ? … J’ai rencontré une femme… » Cette fois, on y est. Aucune surprise. Aucune tristesse. Juste une légère curiosité. D’ailleurs, il faut qu’elle reste légère. Est-elle sa maîtresse ? Pourquoi alors ? Aimerait-il aller plus loin ? Que prévoit-il de faire ? Des images tentent d’envahir son esprit. Une femme brune. Une blonde. Les chasser. A quoi bon ? Si elle s’écoutait, elle lui demanderait où ils se sont connus. Mais elle n’en a pas vraiment envie. Elle ne veut rien savoir. Cela la peine. Un peu. Ne rien vouloir savoir. Serait-elle devenue si égoïste ?
« Maintenant, tu peux me le dire… J’ai remarqué, tu sais… Cela dure depuis combien de temps ? » Le temps… Cette notion qu’elle n’a pas. Si les miroirs n’existaient pas. Si elle ne remarquait pas à certains instants que les autres autour d’elle ont changé. Si…
« Je ne peux pas te répondre… Je n’ai jamais su ce qu’était le temps… Et je ne sais pas… Je ne sais pas si nous continuerons longtemps à vivre ensemble. » Ce n’est pas vraiment un aveu, elle en a bien conscience. Garder encore son jardin secret pour elle seule. Il est à elle. Et les mots sortent. Vivants. Fluides.
« Tu te rappelles que je t’avais prévenu depuis le début que je ne croyais pas à la fidélité des corps ? » Elle rit. Brusquement. Dieu sait si elle aurait pu répondre à beaucoup d’avances. Depuis le début. Mais elle ne voyait que lui. C’est bizarre de réaliser qu’à un moment donné, elle a commencé à regarder ailleurs. C’était quand déjà ? Qui s’est éloigné en premier ? Elle ou lui ? Qu’est-ce que cela change ?
« A chaque fois que tu vas à Paris, c’est ça ? » Non. C’est dit d’un ton placide. Elle se surprend elle-même. Ils sont quand même étonnants tous les deux. Si sereins. Un couple atypique comme il dit. Dès le départ, ils n’ont pas fait comme les autres.
Que vont-il devenir ? Qui peut le dire ? Elle le respecte énormément. C’est le père de ses enfants. Pendant tous ces échanges, ils se sont papouillés. Naturellement.
« Il te fait bien l’amour ? Tu en as de la chance de faire l’amour ! Il est jeune ? … Oui, tu aimes les petits jeunes. » Les petits jeunes ? C’est quoi cette histoire ? Il est plus jeune qu’elle, en effet. Ça l’a fait flipper. Parfois. Non, qu’il ne s’engage pas dans cette voie là. Qu’il arrête ! Si elle ne lui avait rien dit, c’est justement à cause de cela. Cette réaction d’homme jaloux qu’elle craignait avoir à vivre. Elle le connaît si bien. Bien sûr qu’elle s’était aperçue depuis quelque temps qu’il changeait. Est-ce qu’elle l’aime ? Comment peut-elle répondre à cette question ? Est-ce qu’elle l’aime ? C’est si évident. Si blessant. Elle ne voulait pas en arriver là. Lui faire mal. C’est totalement idiot cette situation. Ils rient. Complices.
« Tu préfèrerais que je parte ? … » Il veut qu’elle reste. Mais jusqu’à quand vont-ils supporter cette cohabitation ? Elle n’est pas femme à supporter les faux-semblants. Elle l’écoute lui raconter son amour pour elle. Sa souffrance de la voir si belle. Si inaccessible. Cette situation est vraiment totalement stupide. Malsaine. Sans doute avait-elle écrit ce texte pour qu’il l’apprenne. Qu’il trouve enfin ce qu’il imagine exister depuis des mois. Pourquoi vouloir savoir depuis combien de temps elle en aime un autre ? Au fond d’elle, elle se demande encore si cet amour n’est pas irrationnel. Pourtant, elle n’a pas rêvé ce qu’il s’est passé.
« Ça va ? … » Il dit qu’il va s’habituer. Les habitudes… C’est tuant les habitudes. Elle n’aime pas les habitudes. Pas celles-ci. Et s’ils dormaient, ce serait bien, non ? Oui. Peut-être que, oui. Elle se sent mieux ? Elle ne sait pas. Encore que… Elle est mariée ?





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