Message enregistré
Photo de Maury Perseval
“Je m’étais promis de ne pas laisser de message. En même temps, tu peux ne pas l’écouter. Ce qui ne serait pas sympa, vu le temps que j’aie passé à le cogiter.
Pas beaucoup en fait. Ça risque d’être un peu brut de fonderie et de partir dans tous les sens. Pas grave, si ?
Tes mots « pas prémédité » roulent dans me tête depuis le moment où tu les as prononcés. C’est vrai. Je voulais juste te rencontrer face à face pour me mettre devant le fait accompli. Ce que tu as ressenti derrière ton écran n’est que pur fantasme, pauvre naze. Ça fait bien « pauvre naze ». Ou encore « grosse nulle ». Mais…
Dans cette rue, j’ai levé les yeux en souriant aux images que je venais de voir, un homme rangeant des affaires dans son coffre, et j’ai croisé ton sourire et tes yeux. Furtivement. Entre les têtes des personnes qui se trouvaient devant toi. Qu’est-ce qu’elles fichaient là à me boucher la vue, d’abord ? Tu remarqueras que je fanfaronne. Je t’ai reconnu. Bizarrement, j’ai reconnu ta façon de marcher et ta manière de jouer avec tes clés. Je ne m’explique pas encore pourquoi. Peut-être que j’ai associé le son de tes pas que j’avais entendus résonnés sur un trottoir, un jour au téléphone, il y a un siècle, à la façon de marcher de cet homme qui arrivait en face de moi.
Tu étais maintenant tout près. Et là, je me suis dit « ça va être très difficile, ma fille » Ben quoi ? Je peux bien m’appeler ma fille de temps en temps.
Sur le coup, je n’ai pas réalisé que tu étais si grand. Je veux dire plus grand que moi avec des talons. Tu vois, moi aussi je te voyais légèrement plus petit. Et tes lèvres, mon Dieu, tes lèvres. Je ne les imaginais pas si pleines, si sensuelles. Prendre l’éclat de tes yeux en plein dans les miens, c’est pire qu’un coup de soleil. Quand tu m’as embrassée pour me dire bonjour, j’aurais voulu que ça dure beaucoup plus longtemps. Tu ne l’as pas senti mais je t’ai aspiré. J’ai sans doute pensé que si rien ne se passait, au moins, j’aurais toujours ce contact olfactif, sensitif pour me souvenir de toi. Toi, en réel. Déjà à cet instant, c’était trop tard.
Tu es si attentif. Si gentleman. Tu es comme ça tous les jours ou tu as surjoué le personnage ? J’avais l’impression d’envoyer des « Touche-moi ! Touche-moi ! Mais bon sang, touche-moi ! » Un vrai gyrophare ambulant.
Ton look. La douceur de ta peau. Ton calme. Comment pouvais-tu être aussi calme ? Quand tu m’as fait la visite guidée de ton appartement, je me suis dit « il est fou ! Il est fou, ce n’est pas possible autrement. Je lui dis que je craque pour son fourneau en fonte, et là, j’évite de regarder ce lit qui pourtant me fait de l’oeil comme c’est pas permis. Et qu’est-ce qu’il fait ? Il me raconte les problèmes qu’il a avec son écran plat ! Il est fou ! »
Et tu as prononcé cette phrase. C’était une véritable torture tous ces endroits où tu étais quasi collé à moi, couloir étroit, ascenseur etc. et où je ne pouvais pas te toucher. Il est faux ce verbe en fait. Je m’interdisais de te toucher. Si je le touche, ce sera impossible de revenir en arrière.
Tu as prononcé cette phrase et je t’ai touché. J’ai eu l’impression que mon geste durait des heures. Et j’avais une envie folle d’arracher cette chemise pour toucher ta peau. Et toi qui paraissais si impassible alors que cette phrase me mettait dans un état… Si maître de toi. Je crois que le « J’ai faim » voulait dire beaucoup plus que je n’ai pas mangé depuis hier soir. Toi devant moi et j’avais une faim inassouvie depuis des siècles.
Sur la place, je t’observais manger. J’aime bien. Je me gavais de tous tes gestes. De toutes tes expressions. Ce besoin que tu as d’être bien habillé, de parler correctement. J’aime ça. J’observais tous tes gestes mesurés et je me demandais vraiment comment tu faisais pour être aussi calme. Et il ne fallait pas que je me noie dans tes yeux.
Et puis ce parc… Ces canards. Et toi qui me parles du temps ! Je trouvais cela complètement surréaliste. Je n’ai même pas compris que tu me remmenais chez toi. Même quand tu me l’as dit. Il était encore temps de reculer ? Je n’en avais pas envie. Mais je mourrais de trouille. Je me disais que tu allais me trouvais horriblement moche, molle et fripée. Ben quoi ? Jusqu’à ce que je me répète que si j’étais dans tes bras, c’est bien parce que je te plaisais. J’étais complètement ailleurs et si les gars d’en face n’avaient pas crié, je ne les aurais même pas vus.
Tes mains froides m’ont surprise. Et puis, tu t’es réchauffé. Et ta bouche. Ta bouche. Et ton visage. Tes yeux. J’ai eu peur que tu t’arrêtes en plein élan. Que tu me dises « stop, on arrête. Ça ne mènera à rien. C’est stupide ! » Debout à côté du lit, c’est moi qui étais encore tentée de partir.
Seulement toi, Tom. Je crois que cette phrase m’a échappé à un moment. Oui. Seulement toi. Je n’ai jamais connu ça avant. Y a pas de quoi bomber le torse comme un coq de basse-cour. Je n’avais pas envie de partir. Bon, à la longue, tu m’aurais peut-être fichue dehors. Encore maintenant, je m’en veux de ne pas t’avoir assez touché, assez embrassé. Ton dos, tes fesses. Je n’y ai pas posé ma bouche. Ni ma langue. Je le regrette.
Une douche ! Une douche ! Et puis quoi encore ? De l’eau de Javel ? Je voulais te garder sur moi et en moi aussi longtemps que possible. Et ta douche, honnêtement, je t’aurais entraîné dessous.
Comment je suis maintenant ? En manque. Ouais, je pense que je suis en manque. Nausées. Larmes, un peu. Crise de rires intempestifs. Regards absents. C’est grave, docteur ?
Je me rappelle ton coup de fil où tu me disais que tu étais le seul homme qui me convenait. Ça m’avait fait rire. Sourire. Quel culot ! Quel aplomb ! Franchement, je pense que tu avais raison.
Je n’ai aucun droit sur toi. Tu ne m’appartiens pas. Mais quand même. Tu es à moi. Quand nous étions soudés jusque dans le souffle, j’aurais donné n’importe quoi pour que tout s’arrête. J’ai même pensé « maintenant, je peux mourir »
Je t’aime. Tu en fais ce que tu veux. Mais je t’aime.
Et je t’interdis de ricaner en disant « tu en as mis du temps à me le dire »
Je t’aime et je n’y peux rien.”
La jeune femme raccroche le téléphone. A-t-elle vraiment entendu le bip qui annonçait la fin de l’enregistrement ? Dans ce cas, il n’entendra jamais le plus important, ce « je t’aime » qui a réussi à franchir ses lèvres. Tant pis ! Elle lui a dit, non ? Par la fenêtre, elle aperçoit le crachin qui masque le paysage. « Tu as faim ? » Ses ronrons lui répondent. Parler à un répondeur et maintenant au chat ! Quelle conne quand même !
*Sur une idée originale de Coitus Impromptus





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