Le temps
Photo de Maury Perseval
J’aurais pu fuir. J’aurais dû fuir ? J’allais le faire ! Je vais le faire… Et si je restais ?
Aucun souffle d’air n’agite les branches jouvencelles. Elle le sait. Elle regarde par la fenêtre. Etonnée d’ailleurs que la nuit ne soit pas encore tombée. Ses pensées tourbillonnent si vite qu’un typhon en aurait le vertige, un siphon, la nausée. Comment s’appelait déjà ce roman ? Mes nuits sont plus belles que vos jours ? Descente aux enfers ? L’amant ? L’éducation sentimentale ? Car les hommes sont meilleurs que leur vie…
Dans le soir qui tombe, son sourire crève le silence. Ses soupirs s’envolent sans un bruit. Du reste, elle ne gémit pas. Elle respire. Il serait vain de chercher à respirer son odeur sur ses doigts. Pourtant, elle renifle sa main. Quelle est la couleur exacte de ses yeux ? Comment sont ses mains quand il lui parle ? Agitées ? Qu’est-ce que ses yeux ont vu exactement quand ils la scannaient si délibérément ? Cette impression d’être découpée en morceaux de choix. Lui avait-elle vraiment plu ?
Ses doigts caressent ses pommettes. Puis ses lèvres. L’empreinte de ses baisers s’y trouve encore. Elle les sent frémir. Vivants. Le souvenir du goût de sa bouche l’envahit. Rebelle. Les images se superposent à nouveau. Le dessin de ses sourcils noirs écrase celui de son sourire. Ou le contraire ? Ses cheveux s’éclaircissaient par endroit. Elle en avait souri. En douce. Mon Dieu comme elle aurait pu être garce ! Leur conversation lui semblait décousue. Déjà. Jusqu’à cet appel auquel il avait répondu. Ses yeux plongeaient dans les siens alors qu’il parlait à une autre. Et ce fou rire qu’elle retenait pour ne pas trahir. Trahir qui en fait ?
J’aurais dû le mordre au sang. Je le mordrai au sang. J’aurais pu ? Est-ce que je serai assez carne pour le mordre jusqu’au sang et signifier ma présence ?
Déjà le bleu devenait nuit. L’eau de la bouteille bougeait au rythme de ses tapements sur le clavier. Son cerveau virait à la brume. Dedans son rire ricochait comme dans ces couloirs. Vous aviez l’air d’un gamin pressé d’aller commettre un larcin ! Et toujours encore, elle se demandait si elle lui avait dit. Ou écrit ? Surtout ne pas le blesser. Ne pas le lacérer comme elle pourrait le faire certaines fois. Sa silhouette avançait sur le trottoir mouillé. Car, en plus, il pleuvait ce jour-là. Un télescopage de sourires. Voilà. C’était cela. Un visage de sourires jusque derrière la tête en fracassait un autre. Le monde entier s’effaçait. Qui étaient ces gens qui tournaient autour d’eux ? Les voyait-elle ? Son odeur. As-tu léché tes doigts pour manger mon odeur ? Sans doute avec un autre n’aurait-elle pas osé. Il dégageait une telle assurance. Sa carrure ? Sa hauteur ? Sa démarche, les mains dans les poches ?
La serveuse était habile. Le café, débile. Il était fasciné par ses mains qui parlaient. Qui parlaient. Elles crevaient tellement d’envie. Dézipper sa fermeture. Dézipper sa fermeture. Dézipper sa fermeture. Quoi ? Qu’est-ce que vous regardez exactement ? Il lui avait répondu calmement. Elle aussi, elle était calme d’abord. C’était juste ces connes de mains ! Et son genou qui frottait le sien. Dis, quand me pr… Chut ! Ne dis rien, laisse-le vivre cet instant. Vous êtes bien ? Pas trop nerveuse ? S’il prononçait encore une ânerie pareille, elle ne répondrait pas de ses actes. Sa main sur sa jambe ? Non ! Lui arracher cette putain de fermeture. Elle voulait caresser ses poils qu’elle devinait. Et son ventre ? Comment était son ventre ? C’est lui qui avait décidé. Elle s’en souvenait maintenant. Ce jour-là, il voulait. Parce que.
Les branches se dessinaient dans le noir. Des lèvres, elle lui murmura un baiser. Milles baisers en un. Des doux, des brûlants, des tendres et des tordus et des goulus et des… Il était l’heure d’aller s’étendre et de poursuivre sa lecture. La paix. La guerre des sens. Et la liberté. C’était lui. Et elle aimait cela.





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