De Eva à Othman, … 2001

Pour toi qui n’es plus, je vois et je t’écris, mon amour.

C’est l’heure encore ardente de la fin du jour. L’astre d’or se pose avec une infinie lenteur sur la mouvance océane des palme vertes et turquoises. Puis, dans un ultime embrasement, il sombre derrière les toits de Marrakech. Puis il n’est plus.

Mes yeux embués de pleurs te cherchent encore. À la limite de l’aveuglement, ils se ferment. Une larme coule de mes paupières maintenant closes, sillonne ma joue.

Je reste là, immobile, face à la ville aux lueurs rouges et or. Figée dans l’obscurité de l’instant présent.

Mes doigts encore crispés sur l’arme ne m’obéissent plus. Ils lâchent l’objet de mort qui tombe au sol dans un bruit sourd. Je ne le ramasse pas.

Feutrée, la rumeur de la ville monte jusqu’à moi.

Oublier…

Mes pensées se noient dans un silence rouge. Une torpeur morbide me paralyse. Fondre dans le néant. Tout de suite. Sans attendre.

Silence…

Soudain, la triste réalité surgit, me frappe de plein fouet. Au tréfonds de moi, la douleur s’installe, insidieuse, puis intense, puis insupportable.
Te rejoindre. Oui, c’est cela. Te rejoindre…

Je me penche sur le rebord de la balustrade. Le vide m’attire. Jusqu’à vomir. Il n’y a bientôt plus que le vide qui m’attire. Mais dans un recul instinctif de survie, je m’arrache à l’attraction du vide.

D’un pas chancelant, je franchis la fenêtre de la terrasse. Lentement, en silence, je pénètre dans la pièce. Mes yeux regardent sans voir cet endroit. Ils le voient pour la première fois. Peut-être est-ce pour la première fois. Puis ils reconnaissent cet endroit.

Sur le tapis berbère aux couleurs chamarrées, où il y a quelques heures à peine nous faisions encore l’amour, tu gis au sol.

Les secondes deviennent éternité.

Je m’agenouille auprès de toi. Doucement, je saisis ta main dont la paume ouverte semble réclamer l’aumône.

Je suis agenouillée. Je balbutie. Des mots, sans suite. Qui ne veulent rien dire. Je me retiens de crier comme si je craignais de te réveiller. Puis je ne me retiens plus. Je crie, en silence.

Un sourire fige ton visage. Ton visage dont mes doigts ont tant de fois caressé les contours. Que mes lèvres ont inlassablement parcouru.

Je te regarde. Mes yeux brûlent de trop te regarder.

Tu dors, les yeux ouverts. Je veux que tu dormes. Je te dis qu’il faut dormir. Tu ne réponds pas. Tu dors. Ton sommeil est éternel.

Ton regard me fixe, me transperce, me pétrifie. Une mèche brune frissonne sur ton front. Un brusque courant d’air fait claquer une porte. J’ai cru te voir tressaillir. C’est moi qui t’ai transmis mon soubresaut.
Je pose mes lèvres sur les tiennes, douces et amères. Je veux y boire encore un souffle de vie. J’embrasse tes cheveux. Tes mains. Tes yeux, que je ferme avec mes lèvres.

Je sais bien qu’il est trop tard. Au-delà de ta croyance, ton âme a déjà rejoint les Jardins d’Allah. À moins qu’elle ne brûle dans les feux de la Géhenne. Alors, je t’y rejoindrai, quand l’heure aura sonné.
Juste avant de mourir, tu as dit mon nom. J’entends mon nom qui résonne dans la pièce. Je plaque mes mains sur mes oreilles. J’entends toujours mon nom.

La douleur et là, dans moi, brûlante. Tapie comme un fauve.

Je m’allonge à côté de toi. Le voilage de la porte fenêtre flotte dans l’air et me frôle le visage.

Tout doucement, le ciel s‘obscurcit dans un camaïeu de bleu et de pourpre. Dans le reflet du miroir, j’aperçois les hirondelles. Elles tournoient au-dessus des toitures ocres et des palmiers frissonnants. Leurs cris stridents glorifient la venue prochaine de la nuit.

La vile étrange palpite, clignote de ses obscures lumières.

C’est l’heure de la prière. Les muezzins, immuables, lancent leurs appels gutturaux et lugubres du haut des minarets. Ils prennent vie dans une clameur sourde. De longues minutes, ils s’interpellent les uns les autres. La voix dominante du minaret le plus proche gronde ses exhortations divines.

Tu vas te lever, tourner ta face vers la Cité de Dieu, te joindre la prière.
Je pose ma main sur toi, pour t’empêcher. Mais ton immobilité, plus que le filet de sang qui maintenant coule sur ta poitrine, me fait prendre conscience de ta mort. Je retire ma main. Je n’empêche plus rien. Je n’empêcherai jamais plus rien.

Haletante d’horreur. La douleur déchire mes entrailles.

Je détourne mes yeux de toi, regarde ailleurs. Mais ailleurs, maintenant, c’est nulle part.

Pourtant, au plus profond de mon subconscient, hors de ma volonté, sourde une lueur. Pas d’espoir, non. De devoir accompli.

La mort était écrite. Elle a frappé. Comme une lance projetée des cieux. Au nom des certitudes. Pourquoi me suis-je arrogée le droit de t’abattre ?

Au détriment de ma vie. Ma vie, je l’aurai échangée avec la tienne. Si j’avais pu imposer ma volonté.

Les ténèbres étendent maintenant leurs voiles noirs. Les voix des minarets se sont tues pour quelques heures. Maintenant elles attendent la fin de la nuit pour retentir de nouveau et libérer leurs chants.
Oh, nuit absurde !

Blottie contre toi qui n’es plus, corps en sursis contre corps vaincu, coeur palpitant contre coeur inerte, souffle tiède contre lèvres glacées. Mais âmes unies dans les lois qui les asservissaient.

Recroquevillée, je reste ainsi des heures durant, retenant mon souffle, avec l’illusion de t’avoir rejoint.

Une lueur grise, sournoise, s’infiltre dans la pièce. Elle annonce l’aube. Ta main à présent raide et glaciale, crispée dans la mienne, me retient. Cette main m’a tant de fois caressée, tant de fois fait connaître la jouissance.

Pourtant, cette main aveugle condamnait et exécutait.

Encore diffuse, la clameur sourde de la ville investit l’espace. Elle se mêle maintenant aux vociférations matinales des minarets.

Marrakech s’éveille. Oasis étrange, entre neige et désert, aux espaces contrastés. Ignorante des passions et des combats qui déchirent les hommes, Marrakech l’inéluctable a été le théâtre de notre destin.

Sans en avoir conscience, peu à peu, mon esprit s’évade vers un passé si proche encore. Vers le soleil, l’espace, la vie…

Eva

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Cali Rise

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