Le bateau ivre des voyelles
Photo de Laetitia Debruyne Fr[ÿ]soler
Le ciel est de cendres mouillées et la mémoire, un magma de souvenirs brûlants et de coups glacés, directs au coeur. En plein dans le ventre.
Dehors, le chèvrefeuille grelotte sous les bouleaux à canots, la rhubarbe gémit d’inconscience. Un rosier tend fièrement ses boutons rose et jaune alourdis d’eau de pluie. Je tangue sous l’opium de la mémoire.
Et ce sont des yeux bleus qui soufflent sur ma nuque, des mains qui emprisonnent mes hanches gourmandes.
Et c’est un plancher qui craque sous des talons aiguilles, une peau douce, si douce, qui soupire de plaisir en râles épuisant.
Ce sont des yeux noirs qui me font l’amour, un ventre collé au mien au rythme d’un slow overside. C’est un magazine masculin qui s’offre aux regards de voisins trop curieux, des volets qui se ferment sur leurs protestations égrillardes. C’est un bar huppé, un verre de whisky où dansent des glaçons un peu trop frileux. C’est une bouche qui mange avec appétit une langue de perversité amoureuse dans un couloir oublié des habitants d’un immeuble cossu. Ce sont les murs rouges d’une chambre close digne de Shéhérazade, peints et repeints d’étreintes d’amants au long cours. Ce sont des rires qui s’enroulent dans des cheveux aux couleurs multiples. Ce sont des pupilles qui se dilatent quand la raison revient en claquant la porte. Livides.
C’est une plage où des pas de Lelouch s’emboîtent tels des poupées de Klapisch. C’est une lande aux graminées bleutées par la queue de la nuit qui ne seront jamais du blé en herbe. C’est une promesse de lundi qui revient telle une ritournelle ensorcelante. C’est un singe en hiver. C’est une couleur pourpre. Ce sont des sauterelles vertes et brunes qui bondissent par-dessus des orvets aux reflets dorés. Ce sont des envols d’hélicoptères lancés d’une main ridée et d’une voix bourrue. Ce sont des yeux vifs dans un visage parcheminé qui enseignent le secret des hommes, une main noueuse de vieillard qui serre fermement la main d’une petite fille. C’est un lit dont nous n’avons pas encore froissé les draps. C’est une porte que nous n’avons pas encore poussée. C’est une voix chaude qui déshabille les derniers scrupules.
Ce sont des mots jetés au-delà des océans du souvenir. Ancrés d’images tatouées à même la peau. Ce sont l’étoile rose et l’éternité miroitante au soleil blanc.





Leave a Reply