De Trublyonne à Ned
Cher Ned,
Voilà combien de jours, voilà combien de nuits, voilà combien de temps qu’on se connaît toi et moi dis. Années lycée, années fac. Tout ça. Ta sœur. Toi. Moi. Les autres. Un autre temps que les moins de 40 ans. Comme aujourd’hui, je ne savais pas trop ce que je voulais faire. Toi tu le savais. C’était écrit. Tracé. Ca m’a même empêché de suivre la même trace que toi. La montagne était sûrement trop haute pour moi. J’ai mis la musique. C’est bien de t’écrire avec cette musique. Fondu enchaîné. Traces de toi. Traces de nous. Ca a été quoi nous au fait ? Le savons-nous. Ca fait tellement d’années que je fais comme si. Comme si tu n’existais pas, comme si je ne te connaissais pas. De temps à autre un message. Félicitations. Bravo. Non vraiment tu l’as bien mérité. Et toi : c’est qui ce type ? Encore un paumé ? Oui Ned, enfin non pas vraiment. Il te ressemblait un peu tu sais. Mais en moins, nettement moins. Personne ne t’arrivera jamais à la hauteur tu le sais. Ou tu fais semblant de ne pas le savoir. Et moi je fais l’innocente. Personne ne sait. Personne ne doit savoir. C’est écrit là. Juste entre toi et moi. Juste un souffle dans mon oreille. Une histoire de ma vie qui se trouve là, comme dans un écrin, entre deux portes, deux trains ou deux avions. Les kilomètres, les mots non dits, l’outrage des ans. Je t’ai trouvé fatigué la dernière fois que je t’ai vu. Grossi mais tu as toujours eu tendance à t’empâter. Moi ? Ça dépend des jours. Je change de look et je m’entraîne à marcher droit sur les trottoirs. Pas facile pour un crabe. Toi tu me fais penser à un gros mérou comme ceux que John allait pêcher l’été dans les calanques. Pendant ce temps je me bronzais sur le sable blond en te regardant à travers mes lunettes noires. Jill me racontait ses aventures nocturnes et je te regardais. Tu étais si beau à mes yeux, Dieu nordique aux cheveux blonds et au regard las. Toujours cette lassitude dans tes yeux et pourtant ce caractère trempé, inflexible, coupant. Pas de concessions, jamais. J’ai l’impression qu’en vieillissant tu en as fait quelques-unes unes. J’en suis sûre d’ailleurs mais c’est normal, le temps nous arrondit les angles à ce qu’il paraît. Pourtant les tiens étaient bien aiguisés. Pas facile à manœuvrer l’homme. J’en ai su quelque chose et m’en suis mordu les doigts bien souvent. Mais tu vois Ned, aujourd’hui que tout ce temps nous est passé dessus, que tant de vagues ont reflué vers le large, que nos routes sont parties dans des directions opposées, que nous nous croisons de loin en loin. Tu vois, je sais, je suis sûre et certaine, que nous finirons ensemble quelque part toi et moi. Echoués sur une île déserte ou dans un port de l’Océan Pacifique. Nos cœurs vieillis, fatigués, malades, qui ne se seront jamais arrêtés de battre. Nos corps brisés, décomposés sans doute. Eternels conquérants l’un de l’autre. Eternels adolescents en quête d’absolu. Je t’aime Ned. Je voulais juste te l’écrire ici. Une bonne fois pour toute. Et qu’on en parle plus. Ad vitam eternam.
Trublyonne





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