Et le diable en jouit encore

Il était convenu qu’elle l’attendrait vêtue seulement de bas résille et d’un porte-jarretelles. Jambes ouvertes. Sexe offert.

Seule dans cette chambre froide plus adaptée pour dormir au calme que pour s’adonner au plaisir, la jeune femme avait les idées qui tournaient en boucle. Et si son corps ne lui plaisait plus ? Et si un empêchement de dernière minute le retenait ailleurs ?

Dans le miroir de la salle de bain, son reflet lui renvoyait un corps aux formes féminines. Ventre plat cintré de dentelles. Cul callipyge qu’il qualifiait de cul de black. Longues jambes. Seins dardés. Elle souriait à cette image coquine. Et toujours, Chronos filait le temps aussi lentement qu’une vieille femme aux doigts perclus de rhumatisme aurait filé sa quenouille.

Elle avait jeté les couvertures à terre, défait les draps. La pénombre régnait dans la pièce sans que les doubles-rideaux mal conçus arrêtent la danse du jour. Ses yeux parcouraient la cour intérieure de l’hôtel entre deux interstices de voile. Des tables et des chaises en teck s’étalaient sur des dalles grises, inertes. Un catalpa dominait la scène, ses larges feuilles tendues au bout des branches vers le ciel. Quelques appartements en vis-à-vis s’animaient par touche de vie quotidienne. Des pigeons paradaient en faisant les cent pas. Et les minutes se tordaient de doute. Apporterait-il du vin ? La chanson de Nicole Croisille lui chatouilla la mémoire. Femme, une femme-e-e-e-e-e… Fe-e-emme, u-u-une femme… avec toi. Elle alluma une cigarette. Cette attente mettait ses nerfs à vif. Sa marche hoquetait entre le mur et le lit, entre le lit et la tablette face à la fenêtre, entre le lit et le mini-couloir. A aucun moment, elle ne songea à allumer la télévision. Il allait venir bientôt. C’était quand bientôt ?

Au coin du lit, elle prit finalement la pose. Cuisses outrageusement écartées. Son visage caché par le drap blanc. Sous le tissu, elle respirait l’obsessionnelle attente. Anxieuse. Au moindre pas dans le couloir, son cœur manquait de percuter ses côtes. Ses mains erraient l’âme en peine sur sa peau à vide. La moiteur de l’excitation inondait ses lèvres. Réussirait-il à ouvrir la porte qu’elle avait calée avec un morceau de plastique rigide ? Son ouïe s’affinait, captant des bruits épars venus des chambres voisines. Une femme cria qu’elle allait se laver les cheveux. Des rires fusaient. Les uns allaient. Les autres venaient. Le froid la surprit. Elle frissonna. Sûrement, elle allait mourir de l’attendre. Soudain, un sifflement jaillit, s’engouffrant dans l’ascenseur. Des pas s’arrêtèrent et la clenche fut actionnée. Un soupir de satisfaction se fit entendre aussitôt la porte refermée, suivi par le bruit de la chute d’un sac. Celui d’un vêtement qu’on déposait sur une chaise la fit sursauter. Elle sentit la présence d’un corps entre ses jambes. Etait-ce bien lui ? Mais qu’attendait-il pour la toucher ? Une bouche silencieuse embrassa son sexe. Un gémissement lui échappa alors qu’elle reconnaissait cette langue. Ses doigts s’accrochèrent à sa tignasse. Ses lèvres tétaient goulûment la source épaisse qui coulait depuis des heures, veloutaient la peau fine, juste au-dessus des bas. Puis, ses mains la tirèrent violemment en dehors du lit, la plaquèrent face au mur.

- Ne bouge pas ! Ne bouge pas !

Elle haletait. Il se déshabillait avec hâte. Entièrement nu, il se baissa pour s’occuper de sa raie. Pas suffisamment longtemps à son goût mais amplement pour lui car il préféra l’entraîner dans le couloir. Il s’adossa à la tapisserie, face au miroir. C’était à elle de jouer. Il lui avoua aimer ce qu’il voyait sans faire de grands discours. Les mots étaient superflus. L’étaient-ils vraiment ?

A un moment, elle se retrouva au-dessus de lui. Une phrase la frappa en pleine tête. Perdue. Oui, elle était perdue. Errant juste au bord de son animalité. Il s’en étonna. Elle lui tut toutes ses peurs. Mais il comprit. Quelques instants plus tard, ils franchissaient ensemble le seuil de la chambre. Derrière lui, elle s’appropriait à nouveau son corps. Sa démarche si féline. Oui, c’était lui. Véritablement lui. Il était bien venu. Et son cul, son cul… Elle était déjà à nouveau panthère. Prête à sortir sa faim de lui jusqu’au bout de la nuit. Elle le regardait manger. Une chose qu’elle n’avait jamais vue. Il parlait. Elle répondait. Racontait. Ecoutait.

Le retour à l’hôtel se passa sans précipitation. Faire encore monter le désir d’un cran était si simple pour eux. Pour cela, ils étaient en accord majeur. Au bar, à sa demande, elle lui montra sa chatte, amusée. Il alluma une cigarette.

- Fumer ici, ce n’est pas interdit ?

- C’est montrer sa chatte qui est interdit !

Des clients sursautèrent à sa réplique dite d’une voix forte et très intelligible. Elle rit. Acceptant entièrement son jeu. Deux verres de cognac plus tard, sur la terrasse, les doigts de son amant s’enfonçaient en elle.

- C’est ici que je vais te sauter…

- Sous le catalpa ?

Il s’amusa du regard qu’une femme avait jeté sur eux. Elle avait repéré leurs gestes. Il en riait encore quand il interpella une viennoise errante qu’il jugeait gourmande et bi. Il finit par l’inviter à leur table. Lui raconta qu’ils étaient amants. Indiqua à quel étage ils logeaient. Au barman venu les rejoindre, il dit même plus. Elle riait tout en se demandant intérieurement si une maîtresse était vraiment mieux qu’une femme. L’envie de lui la submergeait. L’inondait. Elle ne voulait pas de cette autre femme, non. Pas ce soir. Pas cette nuit. Elle le voulait lui. Lui. Seulement lui.

Et ce fut seulement lui. Lui et elle. A nouveau terriblement unis. Drogués d’envies. Drogués de désirs. Drogués de chairs. Drogués de sexe. Elle avalait les mots qu’il lui disait aussi profondément que sa queue. Se rendait-il compte de l’effet qu’ils avaient sur elle ? Elle ne lui demanda pas s’il les pensait. Retint les siens tout en laissant échapper son prénom. A quoi bon s’enfoncer encore plus en lui qu’elle ne le faisait avec son corps et son âme ? Ça passera… Vraiment ? Cette dépendance qu’ils avaient l’un de l’autre allait s’estomper ? Ne pas y penser. Pas maintenant. L’orgie de leur chair réclamait toujours plus. Ils se donnèrent. Plus nus que nus. Chronos en aurait presque oublié de compter les heures. Pourtant. Pourtant, leur temps était compté.

Ils parlèrent à nouveau. Elle le regardait se rhabiller. Il traînait en fumant. Il traînait en rangeant. Il traînait en lui offrant la chambre. Il traînait en avouant avoir encore envie de sexe. Alors, elle ne le toucha pas. Parce que.

- Laisse-moi reprendre le contact avec toi…

- Oui…

- J’aurai besoin de temps pour… Toi aussi, tu vas avoir besoin de temps… Je vais bientôt partir…

- Je sais…

Une dernière cigarette et son sourire et ses baisers franchirent la porte. Les murs suintaient le sexe. Les draps étaient ravagés d’étreintes. Tendres et puissantes. Le sommeil la prit par surprise. Au réveil, elle rendit la clé en avouant au concierge que tout s’était merveilleusement bien passé.

Peu de temps après, la foule la happa. Elle était toujours dans sa bulle quand son sms arriva. Elle répondit en omettant de préciser que Chronos était un véritable fumier. Déjà, elle savait que le temps allait se dissoudre dans son sang en y glissant parfois de véritables tessons de verre qui la tortureraient. Mais elle ne supplierait pas. Non, elle ne le supplierait pas.

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Cali Rise

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