Prends-moi…

La nuit se dispute la lumière avec les lampadaires. D’une main nerveuse, elle rajuste la bandoulière de son grand sac à main. La fatigue de la journée commence à se faire sentir, elle a froid et ne rêve que de se coller à une peau chaude, dans un lit accueillant. Des images du début de sa soirée se bousculent dans sa tête. Ce capharnaüm de la place Clichy après les couleurs épicées de Barbès, les mots échangés avec cet éditeur, le sourire de celle qui l’accompagnait à ce concert à la Boule noire, l’hôtesse d’accueil blonde et pulpeuse du restaurant et lui, lui qu’elle se prend tout à coup en plein ventre. Une semaine déjà… Elle sourit au mur des appartements qui font le trottoir. Elle sourit à elle-même, à celle qu’il a tatouée de l’intérieur et qui portera à jamais en elle le souvenir impérissable de leurs assauts charnels. Elle sourit et saisit son téléphone perdu au fond du sac.

« *Prends-moi pendant qu’ils assassinent le matin Tout autour tout partout courent des cris de haine avec des cris d’amour Oublie que nous sommes déjà morts Attendre nous ne pouvons rien faire d’autre Rien ne peut nous sauver Le monde se meurt et nous avec Aime-moi jusqu’à ce que nos corps se fondent Laisse exploser leurs bombes Attends attends laisse l’amour t’envahir Remonte la couverture sur nos têtes Mange la chair brûlante de mon désir Tu peux mourir aujourd’hui ils s’en foutent Tu peux ne pas être né ils s’en foutent Ces bâtards sont assis au dernier étage de la banque Prends moi dans ce grand lit blanc… »
Alexandra chante et il ne décroche pas. Mince ! Lui aurait-il posé un lapin comme cette fois-là ? Dans ce cas, il faudrait qu’elle se trouve un hôtel… Alors qu’elle lui laisse un message, il décroche.

- C’est moi… Tu dormais ? Il est tard, je sais. J’ai… J’arrive. Je suis dans la rue des Filles du Calvaire.

Elle s’amuse de son flottement, se moque de ce qu’il ne visionne pas le nom des rues qu’elle lui donne. De taquinerie en taquinerie, la jeune femme se retrouve au pied de son immeuble. Un thé brûlant… Ou un alcool fort. Elle n’aurait pas dû fumer autant. Et cette toux qui lui arrache les poumons ! A la sortie du minuscule ascenseur, elle sonne à la porte de gauche. Puis frappe. Une faible lueur passe dans les interstices. Comme d’habitude, il lui ouvre en shorty et s’en amuse. Sa main se pose sur sa taille. Elle aime ce geste de possession mais le lui tait.

Directement, elle va poser ses affaires dans la pièce d’à-côté, comme si elle était chez elle. C’est vrai qu’elle se sent bien ici. En sécurité. Elle n’a pas besoin d’être en représentation permanente. Il lui propose un thé, elle refuse et file sous la douche après qu’il lui a prêté un de ses tee-shirts. Sa salle de bain ne contient que des affaires masculines. Elle s’amuse à jeter un œil ici ou là. Juste pour lire les noms des produits qu’il utilise. Quand elle sort, il est à nouveau allongé sur le lit, auréolé par la lueur d’une bougie. Elle a envie de poser ses mains sur lui mais n’esquisse aucun geste et se contente de s’asseoir à ses côtés, la joue appuyée sur ses bras repliés sur ses genoux dressés. C’est lui qui la touche en premier, doucement. Il lui dit ce qu’elle n’est pas venue chercher mais qui la touche au point qu’elle se penche sur ses lèvres pour y déposer un baiser. Son corps, elle le connaît par cœur pour l’avoir déjà aimé. Pourtant, un autre vient s’y superposer.

- J’aimerais un alcool fort. Tu as un whisky ?… Mais je ne bois que si tu bois avec moi.

Il préfère du calva. Décidément ! Elle chasse les images de cet autre avec qui elle a bu de ce même alcool récemment, sur une terrasse, à en toucher le cul des étoiles, à en baiser les dieux de l’Olympe et des Enfers. Parce qu’elle est là. Là, avec lui et ses yeux bleu gris. Lui qui retrouve sa peau, lui qui baise ses lèvres comme on boit à une source fraîche, lui qui est si tendre ce soir comme s’il sentait que… Alors elle le renverse et le chevauche, amazone amoureuse. Elle l’entraîne dans sa course vers le plaisir. Elle le boit, le touche, le baise.

« *Baise-moi pour les connards qu’ils tuent Baise-moi pour les putes qu’ils violent Baise-moi puisque nous ne pouvons rien faire d’autre Baise-moi puisque je ne suis bonne qu’à ça… »

- Je t’aime.

Elle ne lui répond pas. Leurs peaux sont moites d’alcool et de mouvements sensuels répétés. Il est sur elle, la domine jusqu’à la jouissance, souffle contre souffle, lèvres alanguies. La pénétrant de son regard. Elle n’a pas répondu parce qu’elle n’a pas à le faire. Il le sait déjà.

Allongés côte à côte, son rire fuse.

- Quoi ?

- Rien. Ou plutôt si. J’ai aimé te baiser ! Oui, j’ai aimé cela. Je te choque ?

- Non ! J’ai aimé…

Dans la pénombre, elle devine ses yeux qui brillent comme elle le regardera dormir tout à l’heure. A l’heure où tous les chats sont gris. Ça non plus il ne le saura pas.

*Paroles de Gérard Duguet-Grasser, chanson interprétée par la très belle Alexandra Roos

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Cali Rise

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