La maison aux esprits
Penchée sur l’écritoire, la femme lâche des mots sur un cahier Clairefontaine. Elle en a toujours aimé l’odeur, le toucher. L’encre dessine des lettres noires. A cet instant, le stylo est noir. A d’autres heures, il aura été rouge. Mais jamais de bleu ni de vert.
La charpente craque et sonne sous les bourrasques du vent d’hiver. Le soleil sera absent aujourd’hui dans sa maison de maître sans maître. Elle seule est restée. Certaines nuits, elle les entend parler, les autres. Des rires fusent quand elle erre dans les couloirs. Ils tombent au sol comme des feuilles mortes et rebondissent sur les murs comme des ballons rouges. Alors des images reviennent à son esprit égaré. Ce vieil homme aux cheveux blancs et rares à genoux, les mains noueuses et terreuses, il dit. Et elle écoute. Cet adolescent presque adulte, assis sur la marche du seuil, aux grands yeux noirs qui contemplent le pont nimbé des restes d’une pluie d’été. Il confie : « J’aime l’odeur de la pierre chaude et mouillée ». Et du tableau qu’il peindra plus tard jaillira cette noirceur rose. Cette femme aux cheveux noirs et à la cuisse musclée et la main d’un homme qui se faufile sous sa jupe. Cette petite fille accroupie dans les herbes hautes et sèches entourée de papillons paons du jour qui lui font de l’œil bleu et marron et toutes ses sauterelles dans un bocal. Cette adolescente qui embrasse de sa langue fraise l’écorce amère d’un noyer et ses longs cheveux qui coulent dans les feuilles bruissantes.
Des pleurs chantent quand elle erre dans les couloirs. La lune danse sur les murs aux cils humides et tous leurs mots les laminent. Le plancher parle sous ses pas maintenant hésitants. Le temps est venu. N’aie pas peur ! Ton cœur sait. Il saura toujours. Le voyage ne sera pas long. Ses yeux caressent le miroir de la rivière une dernière fois. Sa belle main à la peau fanée abandonne la mine et le point final.
Ma belle, mon amour,
Quand tu liras cette page, je ne serai plus dans ce monde où les vivants ont tendance à fuir leurs morts. Souvent ce qu’ils ne connaissent pas leur fait peur. N’aie pas peur ! N’aie jamais peur. Ton cœur sait. Il saura toujours. Tu les entends, toi aussi. Je sais. Ils voudront te parler. Même sans mot. Tu entendras leurs rires. Tu essuieras leurs larmes. Ils te guideront. Avant de te laisser, il est l’heure, je voulais juste t’apprendre un secret. N’attends jamais un homme qui croit en aimer une autre. Tourne tes regards vers un autre paysage. Voyage. Si quelque chose doit se passer, ce sera. L’aide ne vient pas forcément d’un battement de cil mais plus sûrement d’un battement d’ailes de papillons. Et je sais les ocelles et leurs sifflements.
L’empire des sens est souvent troublant et rouge de passion. Tu apprendras un pays encore plus bouleversant que le chant des sirènes. Il est l’heure pour moi maintenant.
Je t’embrasse…
La jeune femme referme le cahier. Elle hume l’odeur du papier et de l’encre. Le vent chafouine les rideaux et les fenêtres grandes ouvertes laissent passer un parfum fantôme de réglisse, de bergamote, de cannelle et de vanille mêlé aux fleurs du mal de Charles Baudelaire.






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