La putain

 

photographie de Aeric Meredith-Goujon

Lentement, mécaniquement, elle ajuste ses bas noirs sur ses longues jambes. Le porte-jarretelles est assorti au string et au soutien-gorge redresse-seins. La couleur est violente, provocante, rouge sang. Elle a teint ses cheveux courts de la même couleur. Seuls ses bottes en vinyle et son manteau sont noirs. Avec application, elle peint ses lèvres pleines et sensuelles. Pas de coulure, pas de plâtrage, pas de maquillage à la vieille pute.Ses faux cils battent un instant au-dessus de ses yeux verts et critiques. Le khôl accentue un peu plus son regard. D’un geste élégant du poignet, la jeune femme vaporise un nuage de parfum baudelairien tout autour d’elle. Les microscopiques gouttelettes odorantes s’accrochent à la moindre parcelle de son corps.

Elle saisit ses clés et pose un regard circulaire sur son boudoir. La chambre est tapissée de rouge foncé, peu meublée. Un lit, immense, occupe principalement la pièce. Les draps en sont propres. Il y a aussi une chaise et une psyché. Et puis, cachées derrière un paravent, se trouvent une cabine de douche et une coiffeuse. Tout l’éclairage de la chambre est indirect. Ses hommes n’aiment pas la lumière violente. Tout est parfaitement en ordre. Parfait ! Elle sort.

Sur le trottoir, le froid la surprend. Ses tétons pointent. La putain marche, la tête haute, les mains dans les poches, sourit à quelques collègues. Elle n’a pas d’amie et c’est beaucoup mieux ainsi. Elle n’a pas de mac non plus et c’est beaucoup mieux ainsi.

La voilà maintenant sur son territoire. Jamais de cigarette, cela donne mauvais teint et mauvaise haleine. Pas de chewing-gum non plus, ça donne mauvais genre. Son regard scrute les voitures qui passent au ralenti. C’est sans doute ce qui a été le plus dur à accepter, ces regards concupiscents. Petit à petit, elle s’est faite une clientèle, triée sur le volet et n’a jamais eu de problème majeur jusqu’à présent.

Quand elle pense à d’autres filles qui ont disparues, tuées par leur proxénète ou un client, elle remercie Dieu ou sa bonne étoile. Qu’importe…

Et puis soudain, elle voit s’approcher cette voiture qu’elle a déjà remarquée.

Cela fait plusieurs jours que son conducteur passe et repasse aux alentours, au ralenti. Encore un timide ? Un indécis ? Pourtant, ce soir, la vitre électrique s’abaisse. L’homme fait un geste dans sa direction, elle vient se pencher à la portière du passager.

— Bonsoir.

La voix grave est sensuelle.

— Bonsoir.

Elle lui sourit.

— Vous êtes libre pour quelques heures, voire toute la nuit ?

— Oui.

— Alors montez, je vous emmène.

— Vous m’emmenez ? Habituellement, j’emmène mes….

— Habituellement oui mais cette nuit est différente.

Alors, parce que sa voix est convaincante, parce que ses manières sont distinguées, parce qu’il porte un costume de grand couturier, parce que son sourire a quelque chose de magnétique, parce que, effectivement, ce soir est différent, parce que, elle ouvre la portière, s’assoit sur le siège en cuir en oubliant toute prudence.

Pendant le trajet, aucun mot n’est prononcé, seule une musique jazzy déroule ses notes syncopées dans l’habitacle. Elle respire calmement dans cette douce chaleur aux relents de musc et de tabac blond. Le chauffage lui fait rosir les joues. Ils ne roulent pas longtemps. Le véhicule s’arrête bientôt au pied d’un immeuble quelconque. L’inconnu sort lui ouvrir la portière.

La jeune femme descend et attend. Il prend soin de fermer à clé sa voiture puis, délicatement, la dirige de sa main posée au creux de ses reins en direction de la porte vitrée. Intimidée, elle referme son manteau en pénétrant dans le hall. L’homme l’entraîne vers une porte du rez-de-chaussée, l’ouvre et la pousse dans l’entrée de l’appartement.
Elle découvre un intérieur étrange. Un lit trône au milieu d’une pièce dont les murs et le plafond sont entièrement recouverts de miroirs. La moquette est noire et épaisse. La lumière renvoyée par tout ce verre est légèrement aveuglante. Elle sursaute et…

— Enlève ton manteau.

Le ton a changé. Froid. Métallique. Sans appel. Alors elle sait. Elle a toujours su.

La jeune femme est maintenant devant lui, juste parée de ses dessous. Il est torse nu, elle peut observer sa musculature. Il est très bel homme.
Jaillie de nulle part, la lame vient entailler sa peau. Une estafilade se dessine sur son avant-bras. Elle ne se débat pas. Elle ne crie pas. Elle ne criera pas. Parce que.

Lentement, patiemment, il semble vouloir redessiner son corps de sa lame aiguisée. Ses yeux verts sont fixés sur son image démultipliée. Sa silhouette mince est parcourue de lignes fines, sanguinolentes, qui serpentent un peu partout sur son corps.

— Maintenant, tu es encore plus belle. Tu es à moi ! À moi !

Il lui envoie une gifle à toute volée. Des larmes lui montent aussitôt aux yeux.

— À quatre pattes ! Maintenant ! Avance !

Elle obéit comme au travers d’un brouillard. La putain se retrouve à la hauteur de sa braguette.

— Montre-moi ce que tu sais faire.

Alors elle va le sucer. Il n’éjaculera pas mais jouira.

— Viens…

Il l’aide à se relever et l’entraîne rudement vers des anneaux qu’elle n’avait pas encore vus. Elle tremble mais ne dit toujours rien. Il saisit ses fins poignets et les enferme dans les cercles d’acier.

— Regarde-moi ! Regarde-moi… Tu n’as jamais goûté le fouet, n’est-ce pas ? Non, je sais que non.

Le sifflement de la lanière de cuir. Son odeur. La peur qui suinte. Elle ferme les yeux et ressent juste cette douleur brûlante qui s’enfuit dans son corps, jusque dans sa tête. Je vais être à jamais abîmée, c’est sûr !

— Regarde-moi.

Docilement, elle ouvre les yeux.

— Ne cesse jamais de me regarder. Jamais ! Je vais t’emmener là où personne ne t’a jamais emmenée. Tu es à moi. Tu es à moi !

Elle écoute sa voix hypnotique. Elle ressent instantanément une chaleur qui inonde son corps et s’en veut de mouiller.

Il ne la pénétrera pas directement mais utilisera un gode. Il ne la détachera pas et ses yeux plongeront dans les siens. Toujours. Il la fera jouir plusieurs fois, même lorsqu’il l’enculera. Avant lui, jamais elle n’avait joui avec un client.

Lorsque la dague s’approche de sa gorge, elle reconnaît l’instant.
Sa peur a totalement disparu. Quand la lame déchire la peau fragile de son cou, il entre en elle, doucement, pose sa bouche sur la sienne. Il agrandit lentement la fente dans sa gorge blanche et jouit à l’instant où le sang gicle.

Maintenant, la putain pend, pantin désarticulé, aux menottes de son destin. Il se rhabille, contemple quelques minutes leur image dans les miroirs. D’un pas lent, félin, il se dirige vers la porte et l’ouvre sans plus un regard pour sa proie.

Dans le couloir, un couple éméché croise une silhouette masculine et racée. Si leurs cerveaux n’avaient pas été aussi noyés par l’alcool, ils auraient pu entendre ses mots :

— Tu es à moi. Pour toujours !

 

About the Author

Cali Rise

Leave a Reply

Les tags XHTML sont autorisés: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <blockquote cite=""> <code> <em> <strong>