Du son, des avoines et du blé
« Qui êtes-vous ? » Euh et elle, d’abord ? En lisant Pauline affiché sur l’écran de son portable, Scribe avait décroché et répondu avec un sourire dans la voix. La suite l’avait légèrement désarçonnée. Bien qu’elle ne soit pas à cheval. Ni sur les conventions, ni sur sa chaise. « C’est une erreur. Vous n’êtes pas la personne que je cherchais à joindre hier soir. » Et vous ne serez jamais celle que je chercherai à joindre demain. L’inconnue avait tenté de lui raconter sa vie. Ce que les femmes pouvaient l’agacer ! Ou elles lui parlaient pendant des heures du prix des couches-culottes ou elles lui rabâchaient sans cesse qu’il fallait qu’elles changent de mec. Rares étaient les exceptions et c’était tant mieux sinon elles auraient disparu. Les exceptions.
Un sérieux nettoyage s’imposait. Dans son répertoire figuraient aussi bien le numéro du secrétaire particulier de l’évêque de Gap que celui d’un journaliste du Figaro qui jouait le teigneux chez Ruquier, celui d’un acteur de cinéma aux cheveux blonds - et aux yeux qui allaient avec - comme ceux d’auteurs-compositeurs-interprètes, d’écrivains, d’hommes politique de droite et de gauche ou d’ailleurs, selon qu’ils sentaient la direction du vent. Quand ce n’était pas celle des vents. Scribe possédait encore celui du directeur artistique. Décidément, il s’accrochait. S’affichaient aussi les dix chiffres de sa coiffeuse, ceux de son kiné aux mains expertes, ceux de son esthéticienne rien qu’à elle, ceux de son amie scénariste, ceux d’une chanteuse-écrivain - future amie de comptoir-, ceux de plusieurs homosexuels, femmes et hommes - acteurs, auteurs ou prostitués. Un ou deux, voire trois, numéros d’ex-amants. A moins que ce ne soit quatre ? La jeune femme avait aussi le téléphone d’un membre de l’équipe de Matmatah, celui du manager de Noah comme celui de la plus proche collaboratrice d’Axelle Red et ceux de plusieurs éditeurs. Leur ligne privée. Sans oublier les photographes. Ou Etienne de Swardt. Quel foutoir ! Il suffisait d’un clic et hop ! Plus personne. Et Dam ?
« Dehors, les réverbères clonent leur lumière jaune sur le bitume mouillé.
Mes talons ont claqué à demi-mot le carrelage des pièces que j’ai traversées.
Mon haleine respire la Grimbergen que j’ai avalée.
Je pense à toi.
Je voudrais poser mes lèvres sur ton ventre, sentir ton sexe palpiter d’envies, prévenir tes mains qui se tendraient vers mon visage que ton pouce peut s’enfoncer dans ma bouche.
Je voudrais te violer pendant ton sommeil. M’enfoncer en toi comme l’air que tu respires. D’un coup sec et avide. Possessif.
Regarde-moi, Dam.
Je flirte avec la jalousie en lui crachant à la gueule. Et si on disait que j’étais ton job ?
Attention, je ne dis pas que j’envie celle qui te touche. Ou pas. Non, je dis que… tu me manques. Oui, c’est cela.
J’aime lire tes mots qui font saccader mon cœur, tes mots qui font mouiller mon sexe et se cambrer mes reins. Tes mots qui troublent mon sourire et font vaciller mes yeux.
Et si on se baisait bientôt ? » Un jour, il lui avait dit qu’elle était la seule – en dehors du cercle - à posséder le numéro de téléphone de son job. Trop de la balle ! Il la prenait pour une imbécile ou quoi ? Si jamais…
« Vous êtes sanguine, hein ? » s’était récrié le DA. Non. Sans gain. Et sans guigne, c’était pas encore l’époque. Seun Kuti et Fela’s Egypt 80 envahirent ses oreilles. Afrobeat. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » avait rimé Baudelaire. Et d’un coup, Scribe eut envie de danser sur les malheurs de l’Afrique. Yeh ! Manu avait raison « les plus belles fleurs poussent sur le fumier. » Les fleurs du mal. Et si elle partait pour Lagos ?





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