Irezumi mon amour
De grosses gouttes tombaient des arbres qui bordaient la route et venaient s’écraser sur son pare-brise. Scribe croisa deux joggeurs qui joggaient en file indienne. Sans les plumes. Le ciel était encore noir de pluie. Les plumetis rose du tamaris touchaient plus lourdement les pompons blancs de son voisin. Les iris bleues claquaient leurs gueules béantes contre le rouge violine des feuilles du noisetier amandine.
« Alors le Nirvāna est bien ce qui se situe tout au bout du Samsāra et, que je sache, on n’y trouve pas des anges cul nu. » Dommage ! Elle aimait bien l’idée de s’envoyer en l’air à en toucher le cul des anges. A les faire pisser de jalousie aussi. « Tu es sûrement plus doué que moi en ce qui concerne le bouddhisme ou l’hindouisme. Je tentais de t’expliquer ce flottement ressenti quand l’acte sexuel dure pendant des heures. Une véritable transe. Alors, tu oublies toutes notions. Le temps est comme suspendu. L’espace a totalement disparu. Il n’existe plus que cette vague sur laquelle à la fois tu flottes et tu t’enfonces avec ton partenaire. Tu es un et deux et une multitude… »
*Là où il n’y a rien, où rien ne peut être saisi, c’est l’Ile ultime. Je l’appelle nirvāna : extinction complète de la vieillesse et de la mort dixit le canon pâli. Voilà. C’était ce qu’elle avait cherché à expliquer à Dam. « Tu es barge, oui. Et j’aime ça. » avait-il ri hier soir. « Tu sais ce qu’elle te dit la barge ? » « Euh… Je propose : “Baise-moi ici et maintenant !”. J’ai bon ? J’espère que j’ai bon. » Pour l’instant, il avait tout bon. Mais il était hors de question de le lui dire, même de lui susurrer. En rêve peut-être ?
Son kiné aux mains agiles avait son air de ne pas y toucher. Scribe s’allongea à plat ventre sur sa table. Il dégrafa son soutien-gorge et abaissa son string. « Voilà. C’est parti. » Qu’est-ce qui était parti se demandait-elle à chaque séance ? Le temps se v(i)ole quand il s’agit de vivre des moments chauds brûlants, tu sais ? avait écrit la jeune femme à Dam. Le sexe peut être dangereux de bien des façons. Je n’y suis pas addict au point de passer d’un lit à l’autre ou de me perdre dans des scénarii X dans des salles glauques. Cela ne veut pas dire pour autant que je sois bégueule. Un amant peut m’emmener loin si j’ai entièrement confiance en lui. Je ne cherche pas à me perdre dans du sexe pour du sexe. Et JE ne suis pas toutes les femmes. (sourire malicieux). C’est bien dans cette exception que je t’identifie lui avait-il répondu aussi sec.
« J’aimerais te piquer jusqu’à ton souffle dans un bouche-à-bouche infernal. » Cette remarque, elle l’avait prise en plein dans le ventre. « Tiens, cela me fait penser à Sada Abe qui étrangle son amant alors qu’il jouit. » A l’époque de la sortie du film de Oshima, les Occidentaux n’y avaient vu qu’une perversité morbide. Il paraît. Et la phrase de Bataille alors, c’était pour les chiens ? L’érotisme, l’approbation de la vie jusque dans la mort, tout ça tout ça. Les Rita Mitsouko s’étaient plantés sur ce coup-là : l’amour ne finissait pas mâle, l’amour finissait émasculé.
A cette fête des sens extrême, Scribe préférait la main de Akane qui, dans les dernières images du film de Takabayashi, caressait le flocon de neige tatoué sous son aisselle par Harutsune. La belle frissonnait encore au souvenir de ces longues séances de tatouage qui devenaient de véritables scènes d’amour d’une réelle intensité sensuelle. Irezumi ou l’histoire d’un envoûtement. Vice et versa chantait Daho dans un autre siècle. Dans sa voiture, Scribe chantait les limites de Julien. Une histoire de regard aguicheur sous un sourcil arqué. Et d’un cul qui bouge comme celui d’un Mick au meilleur de sa forme. Sans les pierres qui roulent. Mais avec un couteau à la main. Elle ne serait pas un peu trop phallique ?
*Sutta Nipāta, (1093-1094)





mai 16th, 2008 at 5:29
Le Nirvāna pouvant se définir comme l’anéantissement de tout désir, je n’en ferai pas ma tasse de thé, chère Scribe!
mai 17th, 2008 at 3:08
Si vous pouviez cesser de m’appeler Scribe… Quant au Nirvāna, je vous répondrais que dans toutes les religions et dans toute les philosophies, l’être humain a toujours éprouve le désir de se réunir au divin. Parvenir à cet état de plénitude soit par une ascèse, soit par accident, a pour résultat, systématiquement, de perdre son ego mais je pense surtout que nous atteindrons tous un jour ce Nirvāna. Nous sommes tous nés pour mourir, non ?
Vous faites ce que vous voulez avec votre tasse de thé, je vais aller remplir la mienne.
mai 17th, 2008 at 8:02
C’est une bonne idée, j’ai justement un Yin Zhen de toute succulence que je vais déguster en pensant à vous.
Excusez si je parle dans votre dos avec Scribe, elle me fascine, et quant à la mort je préfère ne pas y penser et mettre la tête dans le sable comme certains volatiles cloués au sol…