Pelouse interdite
photographie de Stefan de Lay
Dimanche. Elle sort de l’hôtel, tourne sur sa droite. Devant la gare du Nord, des badauds s’entassent, s’interpellent, s’embrassent ou s’injurient. Un homme la siffle. « Sexy ! ». Scribe allonge le pas, ajustant ses talons sur les pavés bancals et se retrouve à Barbès, en plein milieu d’un marché grouillant. Ça piaille. Ça sent. Ça reluque. « Je te toucherais bien ! »
Rochechouart. Elle reconnaît le quartier avant de s’enfiler dans la première rue qui passe à ses côtés. Plus elle approche, plus la foule devient compacte. De gros Allemands rougeauds tâtent des colifichets, des Japonais avancent en file de canards, des Italiens braillent après leur fillette. Le manège d’Amélie tourne au bas des marches. Une, deux, trois… Un banc l’appelle.
Son regard balaie la scène. Touristique à souhait. Aucun sms à l’horizon. Pas de baise le jour du seigneur. Le mouvement est incessant, il la calme, véritable marée humaine. Juste devant ses yeux un couple attire son attention. Cheveux bruns, mi-longs, blouse et tee-shirt, jeans et godillots. Si ce n’était les joues mal rasées de l’homme, de loin, quelqu’un d’inattentif pourrait les prendre pour des jumeaux. Pas elle. Ils envahissent la pelouse, souverains. Leurs sacoches touchent le sol bien avant leurs fesses. Leurs sourires s’accrochent. La belle lui parle. Sur son banc, elle n’entend rien. Elle voit. Avec des gestes brusques, il se déchausse, balance une chaussure, une chaussette vaguement en boule, recommence. Alors des images se superposent à cette scène. Une chambre d’hôtel, la porte qui claque derrière elle, la veste qu’il retire rapidement, son corps qui se jette au sol, ses mains qui arrachent ses pompes, ses chaussettes avant de se relever précipitamment pour fermer les doubles-rideaux. « Ne sois pas si pressée ! N’abaisse pas mon jean tout de suite ! Laisse-moi profiter de ces sensations… » avait-il osé.
Devant elle, Brun est allongé dans l’herbe, genoux dressés. Brune s’accroche à lui, tresse ses jambes aux siennes. Il lui saisit le visage, leurs bouches se collent sous leurs cheveux qui s’emmêlent. Leurs deux corps roulent, se chevauchent tour à tour. Brun s’agenouille et se penche sur Brune, baise sa peau nue. Sur son banc, Scribe ressent leur ardeur impatiente. Les deux amoureux s’enroulent l’un à l’autre encore une fois. Encore quelques minutes, le temps de griller une cigarette, et il l’entraînera là, à quelques regards de portée, derrière les mailles d’un grillage vert cernant la pelouse interdite. Scribe le sait, il est comme lui. Elle le regarde la toucher sans plus savoir si Brun est son amant ou un parfait inconnu. Le couple se lève en riant. Il récupère ses chaussures, renifle sa chaussette. Scribe sourit. Les deux amoureux foulent l’herbe nue et mouillée de rosée, courent jusqu’au portillon barré d’une interdiction rouge. L’homme jette ses affaires par-dessus, saute par-derrière en appui sur une main. Un véritable chat. La jeune femme hésite un peu, pose sa main gauche et son pied droit sur le grillage, ne sait plus quoi faire de sa deuxième jambe. Il rit, la tire et l’attire à lui. Leurs deux corps tourbillonnent et disparaissent, plus bas.
Scribe ne bouge pas. Elle pourrait s’approcher et s’asseoir sur le banc suivant, tout près. Mais non. Dans sa tête, les images qu’elle invente se mélangent à celle de scènes connues. Elle s’était approchée de lui resté debout face aux rideaux lourds. Les seins contre son dos, Scribe avait parcouru rapidement son torse pour malaxer vivement la bosse sous son jean. Ses mains habiles avaient débouclé sa ceinture, ouvert sa fermeture, descendu ce pantalon inutile. Il s’était retrouvé à quatre pattes en dentelle rouge après avoir lui-même arraché sa chemise. Par jeu, il avait tenté de fuir. Par jeu, elle l’avait retenu par une cheville, enfouissant son visage entre ses fesses, accentuant aussitôt sa cambrure. Scribe entend encore ses gémissements lui fouiller le ventre.
« Hâte de toi. Difficile de me concentrer désormais. » Elle relit une seconde fois ce sms dominical. « Comment comptes-tu procéder pour que nous puissions nous sucer, nous bouffer, nous mordre, nous prendre, nous pénétrer ? Comment comptes-tu me salir, me faire suer ? Comment comptes-tu me faire rougir ? Me faire rugir ? Dis-moi ? »
Dimanche. Elle monte les dernières marches, le Sacré-Cœur reste à sa place. Plus tard, place Jules Joffrin, deux hommes s’installeront derrière elle. Ils se raconteront leurs rencontres amoureuses. « Nous ne vous avons pas trop ennuyée ? » L’homme a de magnifiques yeux noirs, un sourire séduisant. Une simple phrase et Scribe repart. Plus loin.






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