Au secours monsieur le président : ils vont couler le Bateau-Livre !

A l’heure actuelle, l’insulte la plus fréquente en France est le mot culture. Une des plus belles façons de s’ouvrir au monde est d’apprendre. A une époque ancienne, détenir un téléviseur, c’était avoir accès à une richesse phénoménale qui sortait la ménagère de derrière ses fourneaux et l’ouvrier de derrière son établi pour schématiser et leur permettaient de s’instruire.

Depuis la télévision est devenue un vaste écran de publicités qui se télescopent les unes aux autres, voire s’annulent les unes les autres. D’un côté, on vous offre de manger de bons gros gras sandwichs américains, de l’autre on vous pousse à ingurgiter un nombre élevé de fruits et de légumes. D’un côté, on vous incite à aller marcher et courir pour garder la forme olympique, de l’autre, on vous encourage à acheter des consoles de jeux vidéos pour stagner des heures avachi sur votre canapé.

Depuis la télévision est devenue une vaste fumisterie qui rend le téléspectateur le plus décérébré possible. Et allons-y qu’on lui sert des émissions plus cucul-la-praline les unes que les autres. Et le quidam lambda de s’extasier de la facilité qui existe à devenir millionnaire en un bon gros coup de poing sur un champignon alors qu’il est si difficile de se lever tous les matins pour aller exercer un travail que l’on exècre et qui ne rapporte pas grand chose. Quand on en a un.

Or, parmi toutes ces conneries le plus souvent calquées sur des émissions existant déjà dans des pays voisins, se trouvent quelques émissions littéraires de qualité. Le Bateau-Livre est l’une d’entre elles. Le Bateau-Livre était l’une d’entre elle car bientôt, elle n’existera plus. Est-ce que dans ce pays qui a régné en maître sur la culture mondiale pendant plusieurs siècles, se lèvera au moins une personne pour s’insurger d’une telle ineptie ? On veut des livres, bordel ! Et on veut des personnes qui nous en parlent avec passion !

Je laisse la parole à Frédéric Ferney, animateur de l’émission le Bateau-Livre encore diffusée sur France 5, pour quelques heures :

Paris, le 4 juin 2008

Monsieur le Président et cher Nicolas Sarkozy,

La direction de France-Télévisions vient de m’annoncer que « Le Bateau-Livre », l’émission littéraire que j’anime sur France 5 depuis février 1996, est supprimée de la grille de rentrée. Aucune explication ne m’a encore été donnée.

Si j’ose vous écrire, c’est que l’enjeu de cette décision dépasse mon cas personnel. C’est aussi par fidélité à la mémoire d’un ami commun : Jean-Michel Gaillard, qui a été pour moi jusqu’à sa mort un proche conseiller et qui a été aussi le vôtre.

Jean-Michel, qui a entre autres dirigé Antenne 2, était un homme courageux et lucide. Il pensait que le service public faisait fausse route en imitant les modèles de la télévision commerciale et en voulant rivaliser avec eux. Il aimait à citer cette prédiction : « Ils vendront jusqu’à la corde qui servira à les pendre » et s’amusait qu’elle soit si actuelle, étant de Karl Marx. Nous avions en tous cas la même conviction : si l’audience est un résultat, ce n’est pas un objectif. Pas le seul en tous cas, pas à n’importe quel prix. Pas plus que le succès d’un écrivain ne se limite au nombre de livres vendus, ni celui d’un chef d’état aux sondages qui lui sont favorables.

La culture qui, en France, forme un lien plus solide que la race ou la religion, est en crise. Le service public doit répondre à cette crise qui menace la démocratie. C’est pourquoi, moi qui n’ai pas voté pour vous, j’ai aimé votre discours radical sur la nécessaire redéfinition des missions du service public, lors de l’installation de la « Commission Copé ».

Avec Jean-Michel Gaillard, nous pensions qu’une émission littéraire ne doit pas être un numéro de cirque : il faut à la fois respecter les auteurs et plaire au public ; il faut informer et instruire, transmettre des plaisirs et des valeurs, sans exclure personne, notamment les plus jeunes. Je le pense toujours. Si la télévision s’adresse à tout le monde, pourquoi faudrait-il renoncer à cette exigence et abandonner les téléspectateurs les plus ardents parce qu’ils sont minoritaires? Mon ambition : faire découvrir de nouveaux auteurs en leur donnant la parole. Notre combat, car c’en est un : ne pas céder à la facilité du divertissement pur et du ”people”. (Un écrivain ne se réduit pas à son personnage). Eviter la parodie et le style guignol qui prolifèrent. Donner l’envie de lire, car rien n’est plus utile à l’accomplissement de l’individu et du citoyen.

Certains m’accusent d’être trop élitaire. J’assume : « Elitaire pour tous ». Une valeur, ce n’est pas ce qui est ; c’est ce qui doit être. Cela signifie qu’on est prêt à se battre pour la défendre sans être sûr de gagner : seul le combat existe. La télévision publique est-elle encore le lieu de ce combat ? Y a-t-il encore une place pour la littérature à l’antenne ? Ou bien sommes-nous condamnés à ces émissions dites « culturelles » où le livre n’est qu’un prétexte et un alibi ? C’est la question qui est posée aujourd’hui et que je vous pose, Monsieur le Président.

Beaucoup de gens pensent que ce combat est désespéré. Peut-être. Ce n’est pas une raison pour ne pas le mener avec courage jusqu’au bout, à rebours de la mode du temps et sans céder à la dictature de l’audimat. Est-ce encore possible sur France-Télévisions ?

En espérant que j’aurai réussi à vous alerter sur une question qui encore une fois excède largement celle de mon avenir personnel, et en sachant que nous sommes à la veille de grands bouleversements, je vous prie de recevoir, Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

Frédéric Ferney

P.S. « Le Bateau-Livre » réunit environ 180 000 fidèles qui sont devant leur poste le dimanche matin à 8h45 ( ! ) sur France 5, sans compter les audiences du câble, de l’ADSL et de la TNT ( le jeudi soir) ni celles des rediffusions sur TV5. C’est aussi l’une des émissions les moins chères du PAF.

Blog de Frédéric Ferney

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Cali Rise

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