Interview Amine Boucekkine

Copyright Miss Sparadrap

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1- Et si vous me racontiez votre première fois ?

le souffle premier rime avec le dernier

naître et dénaître, s’ouvrir s’oublier

le temps d’un soupir, buée qui expire

l’espace défloré déjà s’époumone

le rêve insufflé voit son souffle coupé

Pardon d’être elliptique, mais je ne voudrais pas salir d’entrée de jeu cet espace d’expression que vous me proposez si gentiment, en le tachant avec mon sang ou en y déversant les restes de mes rêves dépecés.

2- Vaut-il mieux parler la même langue ou savoir jouer de la langue ?

Ne joue-t-on pas déjà de la langue quand on parle, et a fortiori quand on parle la même langue?

Il vaut donc mieux savoir jouer de la langue, en règle générale: c’est manifestement une compétence plus vaste et multidimensionnelle .

3- Que préférez-vous goûter ?

faire goutter

chaque parcelle d’un océan femelle, le mal par le mal

épuré, chaque larme abrasive sous un ciel animal

faire goutter

les larmes salées les griffures liquides que la peau déchirée

accueille pour s’ouvrir à la houle étoilée

laisser goutter, océan femelle, laisser goûter

chaque pétale d’un opprobre aspiré, chaque coup de vent

qui creuse les sillons pour laisser circuler

l’espace englobé, l’espace éclaté, les torrents du temps

laisse-toi couler, océan femelle

subtil ruissellement vers une mort certaine

4- Selon vous, coucher, ce n’est pas jouer ?

Si, mais à condition de ne pas tirer à blanc.

Il faut prendre le mot « jeu » au sens large du terme, et non au sens restreint évoquant juste le caractère ludique. L’obsession du caractère ludique, du fameux second degré, fait qu’à force de pratiquer des mises en abîme supposées, on en vient à esquiver systématiquement une autre pratique, qui se joue bien au premier degré: celle qui consiste à éprouver les abîmes.

5- Est-il plus difficile de regarder sans toucher que de toucher sans voir ?

En fait, ce que je ne vois pas, c’est où la difficulté évoquée ici est censée se situer.

Ce qui doit être plus difficile, c’est de regarder sans voir… Cela doit être gênant, c’est sûr…

6- Un bon coup pour vous, qu’est-ce que c’est ?

Je déteste cette expression, ou en tout cas son emploi pour qualifier une personne. Ce n’est pas sa vulgarité formelle qui me rebute (je sais être beaucoup plus trivial, rassurez-vous…), mais bien la conception de la sexualité sous-jacente qui me dérange. Conception/classification réductrice, voire malsaine, qui ne rend pas compte du réel. Ce n’est pas que je veuille servir un propos tiède, gentillet et politiquement correct; mais objectivement, l’expérience montre que cette catégorisation est tellement grossière et caricaturale qu’elle est manifestement inappropriée.

7- Etre amoureux et aimer. La différence réside-t-elle dans l’expression ?

A mon sens, les réalités recouvertes par ces deux formes langagières diffèrent fondamentalement, même si cette différence ne relève pas nécessairement de l’opposition. Pour moi, être amoureux, c’est être sous le coup d’une fascination affective rêveuse qui ne procède pas spécialement d’une connaissance effective de la réalité de l’autre(c’est même souvent le contraire). Il me semble que le fait d’être amoureux relève plus ou moins de la passivité: c’est un état d’attraction dont on pourrait presque dire qu’on le subit, ou tout du moins qu’on est sujet à lui.

Aimer, pour moi, c’est vraiment autre chose. C’est un engagement en connaissance de cause, un rapport intime et profond à la réalité de l’autre. C’est finalement une volonté, et presque déjà une action. Attention: je ne veux pas dire que le fait d’aimer revient à la volonté d’aimer. Chacun sait bien qu’on a beau vouloir aimer, parce qu’on admire, par exemple, on n’en aime pas vraiment pour autant. Je ne confonds donc pas le fait d’aimer et la volonté d’aimer, mais je dis qu’aimer authentiquement, c’est en soi une forme de volonté. En forçant le trait, on pourrait dire que l’équivalence relative observée se formaliserait à l’aide de l’équation « amour <=> volonté » et non « amour <=> volonté d’aimer ».

8- Est-il plus facile d’être regardé sans être touché que d’être touché sans être vu ?

Je ne vois toujours pas la difficulté; je ne la sens pas. Mais peut-être la difficulté me voit-elle sans me toucher? Peut-être me poursuit-elle dans l’ombre pour me toucher sans être vue?

Le monde est décidément plein de mystères…

Pour le reste, regarder sans toucher, être regardé sans être touché, toucher sans voir, être touché sans être vu… Tout me va! Mais pas avec n’importe qui… Encore que des fois…

9- Vous mettez-vous plus aisément à nu que nu ?

Les deux me conviennent. Aurais-je beau me mettre à nu que je ne me sentirais pas spécialement à découvert, faute d’être véritablement vu ou même perçu – faute d’être percé à jour. En tout cas, c’est ce que l’expérience semble montrer. Du coup, même à nu, je ne suis pas vraiment à nu. Alors autant jouer cartes sur table. Et puisque je ne suis pas à découvert, c’est que je dois disposer d’un certain crédit (à mon tour de jouer sur les mots…).

Quant à être nu, ma foi, les choses sont ce qu’elles sont. Alors autant faire avec, sans gêne, pour mieux profiter de la matière. Vous voulez voir?… En touchant ou sans toucher??

10- Quel est le comble du cru ?

Je cherche la contrepèterie, mais je ne la trouve pas…

Peut-être n’y en a-t-il pas, au fond.

Et du coup, j’en oublie de répondre à la question.

Mais là encore, croyez-moi sur parole: il vaut vraiment mieux que j’oublie le chapelet d’insanités particulièrement dégueulasses que je m’apprêtais à débiter…

11- Plus on éclaire, plus il fait sombre. Cela vous gêne ?

C’est le contraire: plus il fait sombre, plus les choses sont claires. Ave Tenebrae.

12-« Quand j’étais petit, je n’étais pas grand. Je montrais ma lune à tous les passants. Maman me disait « Veux-tu la cacher ! » Je lui répondais« Veux-tu l’embrasser ? » Cette comptine de cour d’écoles qui évoque des choses interdites vous choque-t-elle aujourd’hui plus qu’hier ?

Cette comptine n’avait jamais eu l’occasion de me choquer, puisque c’est bien la première fois que j’en entends parler. Effectivement, les paroles sont assez cocasses et plutôt surprenantes…

Peut-on encore dire après cela qu’on rêve de décrocher la lune sans être pris tout de suite pour un dangereux pédophile sans scrupules?

13- Qu’évoque pour vous le mot couple ?

La copulation, encore et toujours. Mais arrive vite une arrière-sensation d’enfermement…

Bon, j’en rajoute: je suis plus romantique que je le laisse paraître.

14- Quel(s) souvenir(s) évoque(nt) pour vous le mot « lit » ?

Présent continu, maintenant et toujours, maintenant et jamais.

Moments femelles.

Corps alanguis et âmes haletantes. Doux visages dociles, lèvres chaudes et langues éhontées avidement affairés à adorer ce par quoi ils se laissent envahir et posséder. Sombre quiétude que celle des petites morts.

Empathie aussi avec les sarclures d’espoir avinées, les lies parmi lesquelles je (dé)couche parfois…

15-Si j’écris le mot « sexe » au pluriel, il devient un palindrome :« sexes ». La lettre « x » en devient le centre. Qu’y voyez-vous ?

Là, spontanément, cela me fait juste penser à la pochette de l’album « Kiss + Swallow » de IAMX. Et je dédie cette remarque finale à une certaine« simple girl », qui se reconnaîtra…

Amine Boucekkine

Le nom des soirées de lectures poétiques et de performances musicales que j’organise: “Le Langage des viscères”.

Ouvrages à paraître un jour, quand le temps sera venu:

En poésie: deux recueils, “Seulement Rien” et “La Vie en flammes”, et un troisième en cours d’écriture, “Canonnée mon âme”.

En philosophie: un essai d’ontologie intitulé “Soit le néant d’être moi-même”

Questions de vues © Copyright Cali Rise

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Cali Rise

No Responses to “Interview Amine Boucekkine”

  1. A vous, mon cher Amine, je reconnais le caractère pionnier de répondre à une interview en vers et contre tout.

    Vous avez également su avec un certain brio vous dévoiler en répondant à des questions qui appelaient assez peu de réponses cruciales. Le décalé n’a pas suscité en vous le décalage, et c’est bien là la marque d’un homme qui trouve son équilibre partout, même sur un terrain en pente.

    L’amour, le sexe, sont assez souvent des symboles auxquels on recourt en société pour faire sortir les gens de leurs rôles. Vous rappelez avec subtilité que ces symboles sont aussi eux-mêmes des rôles, et pas nécessairement les plus prestigieux. Au centre du mot “sexes”, il n’y a jamais que le regard que l’on y porte, et ce regard peut-être lucide sans sombrer pour autant dans la désabusion.

    Après la lecture de vos réponses, Amine, on ressent encore durablement la solidité de tout votre être. Un esprit retors serait motivé à pousser plus avant le questionnaire jusqu’à trouver la faille, mais ce ne serait guère très élégant. Permettez-moi juste de vous dire que j’apprécie qu’aujourd’hui, en poète inspiré exclusivement, vous montriez ainsi votre lune à tous les passants. :-)

  2. Je ne sais pas si je fais partie des lies, mais je veux bien te mettre dans mon lit ;))
    Marie

  3. Laisse-moi toujours une adresse en privé, et peut-être viendrai-je m’y baigner un soir, dans le lit débordé de ce fleuve agité…

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