Petits chats
Le soleil grésillait. L’air embaumait les troènes et les seringats. Les fleurs violet et pourpre de la clématite suaient sous le dard brûlant des rayons. Scribe observait l’épeire qui avait jailli dès la première vibration de sa toile. Il faut dire que la libellule s’agitait nerveusement, s’emmêlant un peu plus à chaque battement d’ailes désespérés dans la dentelle gluante. L’araignée sauta sur sa proie, l’endormit et avec une agilité incroyable enveloppa la demoiselle pourtant mille fois plus grosse qu’elle de fils de soie. Combien de temps lui faudra-t-il pour la dévorer entièrement ? se demanda Scribe.
En grimpant dans sa voiture, la chaleur l’aspira. La jeune femme abaissa les vitres électriques de l’avant du véhicule. Un vent frais apaisa son front dès qu’elle prit de la vitesse. En se rendant dans cette agence, elle eut la surprise d’y découvrir une de ces compagnes de marche de la veille. Plus de douze kilomètres à travers bois pour assister à deux saynètes et tout cela un dimanche matin, dès neuf heures ! Pratiquement à potron-minet. Surtout un lendemain d’abus de punch.
Planquée derrière le noir de ses lunettes, Scribe avait commencé par observer qui venait participer à la « grande marche » de cette année. Elle avait reconnu plusieurs visages. « Alors la belle, tu n’as pas sorti les cuisses ? Moi, j’ai planqué les miennes. Je n’ai plus l’âge de les montrer ! » « Pas trouvé de short, la tête dans le brouillard. » Combien étaient-ils dans le groupe ? Une trentaine environ. Bob vint lui tenir compagnie. En fait, il angoissait légèrement à l’idée de jouer tout à l’heure. Taquine, Scribe ne put s’empêcher de lui raconter que son jeu de scène l’an passé avait affolé Kiki, laquelle, cette fois, était absente. « Ah oui ? » lui répondit-il, intéressé. « Tu m’étonnes ! Sexy comme tu es, arrivé en robe de bure fendue haut la cuisse avec juste en dessous un shorty, j’avais eu du mal à la retenir ! » Derrière eux, les rires avaient fusé. Tour à tour, les hommes s’étaient succédés à ses côtés. Ils avaient papoté en plaisantant. « Moi, si je suis réincarné, je rêve de l’être en gourde. » « En gourde ? » « Oui ! Mais accroché à la ceinture de Scribe ! Porté devant ou sur sa chute de reins, t’imagine pas le plaisir, toi, mon homme ! »
Après quelques bifurcations, Monique avait rejoint leur petit groupe en hurlant haut et fort : « Ça ne va pas cela ! Vous êtes fous ! Vous marchez trop vite enfin ! A l’arrière, ils ne suivent pas ! On a failli vous perdre ! L’an prochain, si c’est comme cela, vous m’emmenez en repérage avec vous et je saurai leur indiquer le chemin ! » Claude lui avait répliqué calmement qu’organiser une telle marche, c’était compliqué et qu’on ne pouvait pas forcément penser à tout. Monique avait continué à glapir. « Ecoute, Monique. La prochaine fois, tu apportes ta batte de base-ball et tu en colles un coup derrière la nuque à tous ceux qui ne suivent pas. » avait plaisanté Scribe. « Et tu les enterres pour ne pas qu’ils se fassent dévorer par les bêtes sauvages ! » avait rajouté Bob. « Tu rigoles ! Elle ne les enterre pas ! Ça prend trop de temps ! » Sous les éclats de rire, Monique était repartie protéger ses arrières en silence. « OK, nous marchons relativement rapidement. En même temps, pourquoi s’inscrivent-ils pour la grande marche s’ils ne sont pas capables de suivre ? » « Pourtant, nous nous sommes arrêtés à chaque fois plusieurs minutes ! » « Sauf que nous repartons alors qu’ils nous rejoignent juste ! » « Un coup derrière la nuque, rien de tel, je te le dis ! » avait repris Scribe. Ils avaient laissé passer les traînards en tête de la file et puis, après encore quelques kilomètres, ils s’étaient tous arrêtés à une croisée de sentiers forestiers. L’heure du théâtre était arrivée. Bob portait encore une robe de bure mais cette fois-ci, il jouait un moine qu’une jeune donzelle allait dévergonder. L’assemblée était aux anges. Plus tard, Bob avait demandé à Scribe comment elle avait trouvé sa prestation. « Heureusement que Kiki n’était pas là ! Parce que vu comme tu as soulevé ta robe de bure, je n’aurais jamais pu la retenir ! » Plus tard encore, pendant le repas, elle s’était levée pour l’interpeller : « Dis donc, Bob ! Les shortys sont les robes de bure, ce n’est pas trop d’époque, si ? » Et Dom de renchérir : « L’année prochaine, c’est cul nu sous la bure, non mais !… Viens, Scribe, on va fumer ! » Les deux amies s’étaient éloignées de sous le hangar à foin. Tout le monde semblait content. Les anciens échangeaient des nouvelles sur les plus jeunes ou débinaient leurs voisins. Les plus petits se roulaient dans la poussière, câlinaient les mamies ou pleuraient d’être tombés. « Ça va ? T’es pas gêné ! T’as pas l’impression que c’est mon portable ? » « La vache, la photo ! » Scribe lui prit l’objet des mains avec rage. Décidément, elle ne supportait pas vraiment ce conseiller municipal aussi speed qu’indiscret. La journée s’était terminée dans une fatigue bon enfant. Aucun incident n’avait gâché leur plaisir. Seul Bob s’inquiétait de savoir si Charline n’avait pas trop mal au pied. Un peu trop alcoolisée, la belle blonde oscillait sur ses jolies jambes en contemplant le sol. Qu’est-ce que cette dinde avait été se coller son quad ?
Une fois son problème résolut, Scribe foula à nouveau le macadam jusqu’à sa voiture. Sur le retour, elle décida de s’arrêter boire un café. Notre lien est important à mes yeux. La phrase s’inscrivait en noir sur le fond blanc de l’écran de son portable. Juste devant la marche de pierre, quatre chatons dormaient les uns contre les autres. « Coucou ! Alors, qu’as-tu pensé de cette visite des fouilles archéologiques ? »





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