Prière de pardonner de Denis Boulard
« *La voilà. J’entends le poids de son pas prendre la rue pavée. Je devine, plus que je ne la reconnais, la mélopée implacable de son imperméable, bringuebalé d’une jambe sur l’autre. Elle approche. Inexorable. Une fois ses croquenots pesants bien posés sur le parvis de Saint-Jean-Baptiste, son souffle prend le relais. Et étouffe à son tour le silence de l’aube. Devant la porte de l’église, elle retourne le ventre de son sac à main. Et, comme d’habitude, maugrée. Au milieu de son fatras elle ne trouve pas le trousseau de clés. Une quête que sa radinerie rend chaque jour plus longue : elle ne voit rien, la vieille. Sous prétexte que les lunettes, ça coûte cher. Et puis, ça ne sert à rien. Belle lurette qu’elle a collé son fauteuil à côté de la télé. Belle lurette qu’elle ne pense même plus à ouvrir le moindre bouquin. Mais elle touche au but. L’halètement se fait plus frénétique. Ses doigts crasseux s’agitent. Dans le lointain, les oiseaux s’éveillent, s’interpellent et se félicitent de ce nouveau matin d’hiver qui s’étire à n’en plus finir. Elle, elle pêche enfin le trousseau tapi dans l’ombre. Mais ce miracle ne lui ouvre pas, pas tout de suite en tout cas, les portes de l’église. A présent, dans les douces lueurs matutinales ses yeux doivent glisser la clé dans la serrure. Certaines petites aubes plus avinées que d’autres, ils n’y parviennent pas. Elle hurle alors, la vieille. Et tambourine sur le vieux chêne dans le fol espoir qu’il cède à ses pauvres poings, lui qui a résisté à tant d’épreuves. Un matin, elle a même dû attendre l’arrivée du prêtre. Il l’a trouvée là, effondrée, absurde, ruisselante de larmes et de sueur. Mais cette fois, maudite journée, elle gagne sa piètre bataille sans coup férir. Et pénètre, déjà trop bruyante et toujours trop victorieuse, au cœur de mon si fragile Saint-Jean-Baptiste. »
Prière de pardonner raconte une histoire qui va se dérouler sur cinq jours. Pendant tout le récit un personnage clé va observer toutes les personnes qui se présentent dans cette église d’un petit village de France. Un narrateur étonnant pour un roman qui l’est tout autant. Denis Boulard, journaliste indépendant et auteur de plusieurs livres pour les enfants (L’Odyssée de la Vie, Les Copains de la Forêt, Jacquou le Croquant, Tous à l’Ouest parus chez Hachette Jeunesse…) et du déjà formidable Carnet de terres (Editions Sens et Tonka), réussit avec maestria à entraîner le lecteur de miracles en rebondissements insolites. Denis Boulard revisite la grande histoire de la religion.
Prière de pardonner peut être perçu comme dérangeant, voire violent lorsque certaines scènes sont décrites avec précision. Il ne manque néanmoins ni d’humour, même si cet humour est grinçant, ni d’amour. Et surtout, Denis Boulard a créé un personnage chargé d’histoires et d’Histoire qui ne laissera personne indifférent. Nul doute que la prochaine fois qu’un de ses lecteurs pénètrera dans une église, il regardera ce qui l’entoure avec un autre œil.
On dit que Prière de pardonner est un premier roman. Je dis que des premiers romans de cette envergure, il en existe peu. A posséder. A dévorer. Et à méditer.
*Extrait de Prière de pardonner
Prière de pardonner, Denis Boulard, Editions de l’Aube.












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