K(r)iss

 photographie de Aeric Meredith-Goujon

 

La nuit dernière, il n’avait pas trouvé de meilleur endroit que les toilettes pour s’isoler. Faire une pause avant était primordial. Assis sur l’abattant rabattu, les coudes sur les genoux, il considérait son flingue. Ce n’était pas un Glock, ce pistolet autrichien qui équipe plusieurs policiers en civil ou que possède Kay Scarpetta, le médecin légiste de Patricia Cornwell. Bien que légère, cette arme le révulsait par sa laideur. Non, lui soupesait le sien. Lourd, froid, chromé. Il soupesait son gun tout en imaginant son contraste sur une robe bleu turquoise et une peau brunie. Soudain, cela lui parut trop violent bien qu’il fut à deux doigts d’imaginer le canon aller et venir tel un godemiché entre ses jambes interminables. Non. Il n’en avait pas envie. L’engin rangé, c’est alors le couteau qu’il contempla. Assez petit. Courbes marquées. Lame effilée. C’était tout de suite plus sensuel. Moins violent mais peut-être plus dangereux encore. Il se demanda si elle serait surprise de constater à quel point la lame lacérait facilement malgré son aspect peu menaçant. Il se demanda à quel point ces divagations auraient une suite dans son esprit. Mais il était temps de tout rengainer. Même les pulsions à son encontre. Il rangea le couteau à sa place, sous son bras. Il rajusta son costume gris foncé. Son regard fut attiré aussitôt par la doublure d’un bleu vif. Un bleu qui le renvoya vers sa robe. Non, pas maintenant. Il chassa ses pensées érotiques et s’empressa de grimper sur scène. Ce soir, ce serait lui. Il les tuerait tous.

Elle avait passé quelques heures à préparer la venue de son amant. La flamme des bougies tremblotait ici et là. Sur la table basse, une bouteille de vin de Champagne attendait en compagnie d’un paquet de cigarettes. Des blondes. Un fumet odorant arrivait du coin cuisine. L’album dans la platine égrenait un son d’une douce violence. Par la baie vitrée, la jeune femme regardait les lumières de la ville. Elle avait soulevé le rideau et appuyé son front contre la vitre. L’agitation nocturne de Paname l’avait toujours fascinée. Des guirlandes de phares automobiles s’enfuyaient dans les rues noires. Les monuments, facilement reconnaissables éclairés qu’ils étaient par des faisceaux lumineux dirigés sur leurs façades, ressemblaient à des accusés prisonniers d’une lumière jaune et vive. Les piétons, rendus minuscules depuis son point de vue, marchaient toujours aussi rapidement. Jour et nuit, le Parisien détalait.

Le souffle sur sa nuque la fit frissonner. Il posa ses lèvres chaudes sur sa peau. Elle recula son visage, le rideau reprit sa place en ondulant. Les deux mains cramponnées au voile transparent, elle savourait la caresse des mains sur ses courbes. A chaque fois, c’était comme si elle se réappropriait son propre corps. Ils n’avaient encore prononcé aucun mot quand elle se retourna pour lui faire face. Ce qu’elle lut dans son regard lui plut. Avec une lenteur exagérée, elle passa son index et son majeur sur la pulpe de ses lèvres. « Envie de te sucer… » Ses mots qui lui avaient échappé et le rauque de sa voix la surprirent. Elle recula. Son dos nu rencontra le froid du carreau au travers du voilage. Il lui sourit tout en laissant tomber sa veste. C’est à ce moment précis qu’elle aperçut la dague dans sa main. Sinueuse, la lame ressemblait à celles qu’affectionnaient les pirates Malais. « Parfaitement adapté au corps à corps, c’est un criss. Tu peux aussi l’écrire k-r-i-s-s. Ou encore keris. J’aime bien ce mot, keris. Un jour, je te raconterai la légende de Ker-is, la ville engloutie. » Tout en parlant, son amant jouait avec l’arme blanche. Du tranchant, il avait coupé les fines bretelles de sa robe qui s’étalait maintenant autour de ses pieds, telle une corolle de soie noire. Il leva la lame à hauteur de sa bouche, son autre main glissa entre ses cuisses nues. En la léchant, elle s’aperçut qu’elle n’était pas lisse. « Des motifs forgés… Cela t’excite, tu es trempée. » Leurs lèvres partagèrent un baiser assoiffé. Elle s’agrippa aux poignets de l’homme. Il ne cessa pas sa caresse pour autant mais lui abandonna la lame. Les boutons de la chemise blanche tombèrent un à un sur le parquet. Un mince filet de sang perla sur son torse. Elle en suça le goût métallique et lui rendit le kriss. Il passa la texture rugueuse sur son ventre, à plat. Quand elle jouit, il mordilla un de ses tétons. « Viens… »

Avant de s’asseoir sur le divan rouge, il déboutonna son pantalon et abaissa la fermeture éclair. Nu, il ouvrit la bouteille de champagne puis en porta le goulot à ses lèvres. Elle vint à lui. Le keris gisait sur un coussin, sous sa main. Elle le reprit. Empalée sur son sexe palpitant, elle s’amusait à en glisser la pointe sur son torse. Leurs dents se choquèrent dans un baiser violent. A nouveau, le grand couteau changea de mains. Il allongea sa compagne sur le canapé. Le kriss se baladait sur son corps et dans les yeux de son amant, elle avait la confirmation que la peur était totalement étrangère à leurs ébats. De son mont de Vénus, il passa au velouté de ses cuisses. Elle sentit à peine une éraflure avant qu’il n’y posa sa bouche. « Ecarte tes cuisses… » Un instant, le manche la pénétra. « Viens… Je te veux toi. » Leurs sexes étaient aussi soudés que leurs lèvres. L’homme se redressa sans retirer son phallus de son étui de chair, mouillé gras et chaud. « Qu’est-ce que tu dessines ? » « Une phrase… » « Et que dit cette phrase qui ne s’écrit qu’en une seule lettre ? » « Ressens… » « Oui… Oui… Attends, attends… » C’était à son tour de le coucher sur le tissu rouge. Les jambes repliées de part et d’autre de sa taille, elle introduisit le pénis de son amant en elle. Sa maîtresse ajusta la lame entre leurs deux sexes avant d’abaisser plus son bas-ventre. Il lui sourit. Le kriss reprit sa danse. « Tu sens ? » « Je t’ai lue, oui. » D’un geste rapide, il reprit l’arme blanche et la retourna à plat ventre. Le bras glissé sous son ventre pointait le kriss sur sa gorge. De l’autre main, il écarta son cul et y pénétra d’un coup de reins possessif. « Sulfureux ? » « Délicieusement déraisonnable… »

 

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Cali Rise

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