Une (é)pine dans le coeur

Le ciel est gris mais Scribe n’a pas froid. Armée de ses outils favoris, une binette et un sécateur, elle désherbe, taille, redresse, réinvente la Nature. Quand elle n’écrit pas, elle bine. Quand elle ne bine pas, elle… Une musaraigne s’enfuit en culotte de fourrure brune. La jeune femme se redresse, les cheveux en broussaille, les mains sur les reins. Elle exagère sa cambrure dans un geste réflexe. Quelques heures auparavant, Scribe parcourait les rues de La Rochelle.

Une heure et demie de route à pester contre ses fichus routiers qui déboîtaient sans clignotant alors que sa voiture était lancée à plus de 140 km/h. Scribe ravalait ses connards et appuyait sur le frein, les yeux rivés dans son rétroviseur, histoire d’évaluer si le conducteur qui la suivait ralentissait aussi. Un jour, c’est sûr, elle se ferait un routier. Entre quatre yeux. Un bien pansu. Un bien juteux. Un gros barbu aux biscotos tatoués « I love Ginette » et au Marcel immatriculé ketchup et mayonnaise. Rodrigo y Gabriela grattaient magnifiquement dans l’habitacle. Sa copilote assurait. Et Scribe patientait.

Elle fut surprise que les barrières ne soient pas déjà installées. Bien. N’empêche que trouver une place de parking dans cette ville surpeuplée de futurs spectateurs mélangés aux touristes de tout poil relevait de l’exploit. Finalement, elle décida de laisser sa voiture près d’un petit restau baptisé la Cagoule. Sans payer. La police municipale n’allait pas s’amuser à verbaliser, si ? C’était jour de liesse : les derniers concerts des Francofolies, quoi ! Son amie et elle coupèrent au fromage en grimpant un petit escalier dissimulé entre des arbustes de guingois. Un fou rire les prit quand elles débarquèrent derrière un malabar au costard noir. Avec des gestes de sémaphore, l’homme indiquait aux corbillards la voie à suivre. Les filles s’échappèrent le plus discrètement possible. Au moins, il serait facile de retrouver où était garée la voiture.

Scribe connaissait relativement bien La Rochelle. Elle emmena sa compagne vérifier l’état de l’esplanade St Jean d’Acre. Des groupies occupaient déjà l’entrée du futur concert. Toutes deux avaient largement le temps de flâner au milieu des étals et des badauds. Où étaient passés les artistes qui, les autres années, envahissaient les rues ? Aucun chanteur à l’horizon. Dommage ! Bien souvent, c’était l’occasion de repérer du sang neuf. Installées en terrasse du Phare, Scribe et sa compagne papotaient de tout et de rien. Surtout de rien. La barmaid s’approcha. « Vous faites des cafés glacés ? » « C’est quoi ? » Décidément les Rochellois n’avaient toujours pas retenu la recette ! Comme Scribe était lassée de la leur apprendre et comme la jolie brune lui proposait galamment une Häagen Dazs accompagnée d’un café expresso, elle se laissa tenter. Une cigarette plus tard, la journaliste se dirigeait vers les toilettes. « Ne vous inquiétez pas, elles sont éclairées à la bougie. Sinon, ça disjoncte ! » C’est vrai, Scribe avait oublié ce détail. Les lunettes noires toujours sur son nez, elle poussa la porte entrebâillée pour entendre une voix masculine jaillir sur sa gauche. « Il n’y a pas d’électricité ! » Ça, Scribe l’avait compris. Par contre, qu’un homme ait peur de s’enfermer dans des toilettes éclairées aux bougies chauffe-plats, faudra qu’on lui explique ! Il s’excusa à nouveau en sortant. « Il n’y a pas d’électricité ! » Elle rit en guise de réponse et claqua le verrou. Et si j’enlevais mes lunettes, j’apercevrais peut-être un peu plus la lunette ? Ce qui la fit pouffer derechef.

16 heures tapantes. Scribe et son amie avaient grossi la foule des futurs spectateurs depuis quelques minutes. Derrière elles, la file ne cessait de s’agrandir. « A quelle heure ouvrent-ils les portes ? » « P’tin, sont pas gênés ceux-là ! » « Tiens, ça me rappelle le concert où mes copines et moi nous nous infiltrions entre les gens en prétendant que nous cherchions une amie ! » « Excusez-moi mais mon mari est là. » « Tu me gardes la place, je vais nous chercher à boire ! » « Je viens d’entendre qu’ils n’ouvriraient qu’à 19 heures ! » « Vise un peu ! T’as vu le chapeau de la girl ? » « Merde ! Je commence à en avoir marre ! Ils les ouvrent leurs portes ? » « Hey ! Regardez là-haut ! Le journaliste nous prend en photo ! Youhou ! Hé ho ! »

17 h 30. Ouverture des portes. La fouille fut succincte et beaucoup d’appareils photos passèrent dans l’enceinte. Gauche ou droite ? Cela revenait au même. Et l’attente recommença. « Z’avez-vu le carton ? The Do dédicace à 18 h 15 ! » Tout à coup, la foule se mit à courir. Un troupeau de gazelles s’enfuyant devant les lionnes. Les deux amies vinrent s’asseoir dans les gradins pour en redescendre aux premières notes de Dom Tom Folies. La caméra zoomait sur Laurent Voulzy, parrain de l’opération et président du jury. Scribe dansait au rythme de la chanson de Jean-Marc Ferdinand. « Jambe gauche, jambe droite et tu agites ton bassin » Son sarouel s’agitait. Elle avait faim.

En allant acheter des jetons, elle passa à côté d’Olivia et Dan. Ils achevaient leurs dédicaces, tout sourire. Les Dom Tom Folies finissaient leur show pendant que les deux jeunes femmes mangeaient, assises sur un muret. La foule déambulait ici ou là. Bensé s’installa sur la scène pour quatre titres. Visiblement, peu de personnes le connaissaient. Pourtant, il avait fait partie des Chantiers 2008. Arriva Yelle, la Bretonne. Robe bleu pétrole à paillettes signée de Castelbajac, leggings rouges, elle s’agita dans tous les sens sur du bruit au son maximal. « Bon sang, quelqu’un lui a dit que ce n’est pas de la musique ce qu’elle fait ? » Les premiers rangs étaient hyper-contents. Ils le seraient à chaque artiste. Yelle enchaîna les titres comme une gamine de maternelle enfilait des macaronis sur un fil. « Ça manque de relief, c’est le même morceau ou quoi ? » « Virez-la, bordel ! On veut Mika ! » « Ouiiii ! Mika ! Mika ! Mika ! » En sueur et après quelques courbettes, Yelle quittait la scène. Scribe respira à nouveau. « Relève-toi ! Relève-toi, c’est Ray !» « C’est le moment de prende vos portables et d’appeler vos amis pour leur dire que vous passez en direct sur France 4 !» 3 air guitar plus tard et des milliers de fous rires, c’était au tour de The Do. « Mais qui c’est ceux-là encore ? » demandait un homme d’une cinquantaine d’années avant de répondre à la question de son fils par un sonore « Tu plaisantes ? Je ne me suis pas coltiné tout cela pour partir juste avant LE concert ! Il paraît que Mika chante à 23 heures 30 ! »

23 h 30. Mika. Scribe fit un tour sur elle-même. 12000 personnes, une sacrée marée humaine ! A peine le prodige arrivait sur scène, à peine prenait-il la pose pour entamer Relax que la foule était en délire. Que dire du moment où il apparut torse nu ? Ou encore déguisé en tigre ? D’ailleurs, les ombres chinoises valaient le coup d’œil. Sa version française de Grace Kelly, seul au piano, fut un triomphe. Les filles étaient hystériques. Les garçons aussi. Mercury n’aurait pas renié ce jeune mec. « Tu crois qu’on va retrouver la voiture ? » « T’inquiète baguette ! Par contre, je ne sens plus mes jambes et mes lombaires me rappellent qu’elles existent ! Pour conduire, ça va être coton ! » « Tu m’étonnes, ça fait 9 heures que nous sommes debout ! Tu comprends pourquoi je ne serai jamais coiffeuse ! Attends, je marche, on dirait un marin ! »

Une fois sortie du goulot que formaient la tour et la rue, les filles avancèrent au ralenti le long du quai noir de monde plus ou moins noir. Pendant que son amie faisait pipi derrière un arbre du petit parc jouxtant le restaurant retrouvé, Scribe tapait un sms. Dam ne le reçut jamais. « Direction Limoges Poitiers. Quelqu’un a volé le panneau ou quoi ? »

Sous les mauvaises herbes, de grosses et grasses limaces oranges glissent en rangs serrés. « C’est beau une limace » lui avait expliqué un jour l’Homme à la lampe. Et mon cul c’est du Téflon, tu veux tâter ? Elle préfère les escargots. Surtout la crème et les raisins secs. Et puis merde ! « Tu me manques… » La tourterelle grise s’envole. Outrée. Scribe aussi. C’est le buis qui en paye les frais maintenant. Mad girl. « Je ne souhaite pas que notre lien soit altéré. C’est certain. » Pourquoi tu dis ça ? Pourquoi tu dis ça, Dam ?

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Cali Rise

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