Impasse épeire, si Alzheimer te touche, t’es mort !
Le vent froid agite la toile du jour. Scribe regarde fixement la croix de l’épeire immobile. Une femelle, vu sa taille. Par endroit, le feuillage des géraniums vivaces est déjà rose, la vigne vierge commence timidement à rougir. Officiellement, l’automne ne sera là que demain. Tout à l’heure, sa voiture a failli percuter un martin-pêcheur. Le gris de la carrosserie aurait pu avoir une tache bleu cerise. Splach !
« *J’me suis jamais fait baiser deux fois de suite. » « Eh ben, tu sais pas ce que tu perds ! » Cette nuit, Scribe avait souri en revoyant cet extrait de Elle cause plus, elle flingue. Quelques minutes plus tard, elle avait pleuré devant les images de cette grande actrice qui jouait, sans le savoir, son propre rôle dans une scène d’un scénario imposé. « **Un matin vous êtes dans une ville. Berlin. Et vous pensez être à Londres. Un médecin en blouse blanche vous annonce : Madame, vous êtes malade. Vous perdez la mémoire. Elle ne reviendra jamais. » Faire le deuil d’une personne le temps de son vivant… Horrible pour les proches… Et les larmes d’Annie Girardot lorsque la profession lui remettait un César, en 1996 : « Je ne suis pas tout à fait morte. » Pourtant, le cinéma l’avait bel et bien enterrée pendant quinze ans. En ce temps-là, Alzheimer rôdait déjà.
« Ainsi va la vie, faut bien la prendre comme elle est » disait Cécile au chignon bas et gris. Cécile et son visage aussi ridé que la peau d’une reinette grise peut l’être à l’arrivée du printemps. Cécile et sa liqueur de cassis au goût inimitable. Cécile et ses petits gâteaux secs cuits dans la cuisinière à bois. Cécile et ses yeux qui pétillaient encore alors que sa mémoire s’était fait la malle, embarquant tous ses souvenirs les plus récents, zappant des générations entières plus sûrement que l’aurait fait le plus criminel des dictateurs. Cécile et ses trop rares instants de lucidité qui brillaient moins qu’un feu follet un soir d’été. Cécile et ses souvenirs qui se détricotaient comme un vieux pull-over… Cécile…
Ainsi va la vie, le film de Nicolas Beaulieu, trottait encore dans la tête de Scribe. « Et celui-là… Ce salopard… Je le connais… » « C’est Alain. » « Oui. Alain… Alain Delon ! Il est beau. Il est gentil. Il a toujours une phrase gentille pour moi… » Des images de vieux films surgissaient. Rocco et ses frères. La Gifle et cette réplique culte « Robert, shut the window I am afraid of the mosquito ! » Docteur Françoise Gailland, le film qui avait valu un César à Annie. Mourir d’aimer qui lui avait fait connaître une gloire internationales. Les novices et Bardot. Madame Marguerite sa pièce fétiche… La zizanie avec le génial monsieur de Funès. Déclic et des claques… Scribe s’enfuit dans un tourbillon d’images. « Je voudrais que ce qui m’arrive serve au moins à quelque chose… Même si ça a l’air d’une catastrophe… Même si ça a l’air décourageant… Même si ça ressemble à une défaite… »
L’araignée n’a toujours pas bougé. Le soleil s’accroche aux nuages. L’épeire diadème comme toutes les orbitèles ne sait pas réparer sa toile qui est détruite à chaque fois qu’une victime s’y colle. Tous les matins, le piège élastique est reconstruit. Une heure de patient tissage pour un chantier qui mesurera environ une quarantaine de centimètre de diamètre, voire plus. L’arachnide possède-t-elle une mémoire ? Si Alzheimer te touche, tu disparais. Aussi sûrement que l’arthropode accourra dès les premières vibrations de sa toile, Alzheimer grignote tout ton Toi. Et le pire, c’est que tu ne peux même pas lui faire une offrande pour que cette putain de maladie passe son chemin comme le petit mâle araignée apporte un cadeau à la femelle, histoire de ne pas se faire dévorer. Scribe écrase sa cigarette. L’automne est déjà là.
Agir pour Alzheimer association créée par la fille d’Annie Girardot, Giulia Salvatori
* Extraits de Elle cause plus, elle flingue, film d’Audiard (1972) avec Annie Girardot, Bernard Blier, André Pousse, Darry Cowl
** Annie Girardot, Ainsi va la vie de Nicolas Beaulieu 2007
Rocco et ses frères, Luchino Visconti 1960
Déclic et des claques, Philippe Clair 1965
Vivre pour vivre, Claude Lelouch 1967
Les novices, Guy Casaril 1970
Mourir d’aimer, André Cayatte 1971
La gifle, Claude Pinoteau 1974
Docteur Françoise Gailland, Jean-Louis Bertucelli 1976
La zizanie, Claude Zidi 1978
Tendre Poulet, Philippe de Broca 1978





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