De toutes les couleurs
Jean-Edouard et moi, nous nous étions rencontrés sur la fête foraine annuelle. Sa sœur venait d’emménager en ville et il était venu découvrir son nouvel appartement. Brun aux yeux bleus, il m’avait abordé différemment des autres hommes. J’avais légèrement bloqué devant son sourire mal planté mais sa gentillesse apparente l’avait emportée.
C’était l’été, le soleil était jaune d’or, l’eau de la rivière rafraîchissante. Il est devenu très vite mon petit-ami et en plus, il possédait le permis ! Au fil des jours, Jean-Edouard et moi sommes devenus inséparables. Il a parlé de mariage très rapidement. Je trouvais cela si romantique ! Il m’offrait souvent de petits cadeaux. Je le laissais faire en observant du coin de l’œil la façon qu’il avait de me les donner devant tous ses potes qui le quittaient rarement. En acceptant de sortir avec Jean-Edouard, j’avais aussi adopté sa bande de loosers. J’étais follement amoureuse de l’homme qui m’envoyait des lettres enflammées auxquelles je répondais d’une plume brûlante. Pourtant, au fond de moi, je sentais que quelque chose clochait. Le Jean-Edouard qui était à mes côtés était très différent de celui qui m’écrivait des mots d’amour.
Mes copines de terminale m’enviaient ce voyou au grand cœur et au teint caramel. En secret, je commençais à souffrir de sa jalousie maladive. Les six cent kilomètres qui nous séparaient devaient y être pour quelque chose. « Belle comme tu es, les hommes doivent te courir après. Qu’est-ce qui me prouve que tu m’es fidèle ? » A force de me l’entendre dire tous les week-ends, j’ai fini par rouvrir mes yeux. Jean-Edouard devenait collant. Jean-Edouard buvait un peu trop de bières, un peu trop de whisky, un peu trop de cognac. Jean-Edouard riait trop gras. Merde ! Mon amour d’été s’effilochait aussi rapidement que les frimas envahissaient la plaine.
La période de Noël arrivait à grand pas. Jean-Edouard aussi. Il voulait m’ensevelir sous une tonne de cadeaux : des robes, des parfums, des disques… Où trouvait-il tout cet argent lui qui vendait des bougies sculptées en faisant du porte à porte à Marseille ? Le soir du réveillon, nous dînions en famille chez ma tante. Jean-Edouard avait distribué des cadeaux-bougies à tous les convives. L’alcool, aidant, il élevait de plus en plus le ton à chaque fois qu’il prenait la parole. « Moi, de toute façon, je suis un très bon vendeur. Les meilleures, ce sont les petites vieilles. Je bloque leur porte d’entrée avec mon pied et je force le passage. Bon, si elles puent de trop, je garde mon nez sur une bougie parfumée. Et comme elles sont complètement larguées au niveau du fric, je te leur en vends un max. Je me débrouille toujours pour qu’elles sortent de la pièce et j’embarque tout ce que je peux. Pas des gros trucs, non, faut être discret. Je suis discret ! Mais qu’est-ce que ça peut puer un vieux ! Je déteste les vieux ! C’est comme les bougnoules, ça devrait pas exister. Les Noirs non plus. Comme… » La suite, je ne l’ai pas entendue, j’étais sortie. Dehors, je fumais une cigarette. La nuit noire enveloppait ma rage. Je ne sentais même pas le froid de l’hiver qui mordait la peau nue de mes bras et s’infiltrait sous ma robe sans invitation. La porte s’ouvrit et se referma derrière moi. « Qu’est-ce qu’il se passe, mon cœur ? » Mon cœur ? Et pourquoi pas mon amour aussi ? Mais qui était cet homme à qui j’avais ouvert mon lit ? J’ai écrasé ma cigarette et j’ai parlé : « Ecoute, Jean-Edouard. Ecoute-moi… Ce soir, plus que tous les autres soirs, car il y a eu des autres soirs, oui, ce soir, tu m’as couverte de honte. Comment peux-tu tenir des discours pareils ? Comment peux-tu faire cela devant ma famille alors que tu connais son histoire ? Tu te rappelles qu’elle est composée de catholiques, de protestants, de juifs, de musulmans, d’athées ? Sache que pour moi un homme et par homme, j’entends homme ou femme, nourrisson ou personne âgée, un homme pour moi, quelle que soit la couleur de sa peau : blanche, noire, rouge, jaune et même bleue ou verte, un homme sera toujours un homme. Tu comprends ? Toi et moi, c’est fini. Terminé. Il est inutile que tu rentres avec moi, je leur dirai que tu es parti. Adieu. Je te souhaite une belle et longue route et un joyeux Noël. »
Quand je l’ai quitté, de l’eau coulait de ses beaux yeux bleus. Je ne l’ai jamais revu. Il n’a pas non plus tenté de me revoir et n’a d’ailleurs jamais présenté ses excuses.
Confessions de Marie





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