Mode Je

Tu regardes ton reflet dans le miroir. Silhouette mince aux cheveux courts et noirs, tes yeux verts embrassent la moindre parcelle de peau. Aujourd’hui, c’est pas de pardon. Pas de quartier. Tu vas te déchiqueter. Te laminer.

Tu croises ton regard en colère mais tu n’as pas peur. Tu souris même. Un sourire de défi, mode ose-un-peu-pour-voir ! Et c’est à cet instant que tout se fracasse.

Tu entends à nouveau sa voix, presque timide alors qu’en vrai, elle n’est que quémandeuse : « Je peux monter ? Tu es bien gardée, il ne veut pas me laisser passer. » Tu ris. Un petit rire retenu. Au fond de toi, tu aurais aimé que le concierge l’attrape par le col et le jette au sol dans la flaque d’eau qui inonde le passage couvert. Alors tu regardes par la fenêtre tous ces gens qui détalent après qui, après quoi, tu n’en sais fichtre rien mais tu colles tes yeux sur leurs démarches et tu pars avec eux. Tu pars le rejoindre lui qui devrait être là. Lui et sa bouche aux lèvres charnues. Lui et son rire. Lui et son ventre plat, son joli cul et sa belle queue.

Dans l’escalier, les pas se rapprochent. Tu te retournes le temps d’apercevoir la clenche qui s’abaisse. Bien sûr, tu n’avais pas fermé la porte. Tu croises son sourire déjà victorieux et vite, très vite, tu replonges dans la rue. Tu ne veux pas de ses yeux bleus sur ta peau lisse. Tu ne veux pas de son léger embonpoint de quadra. Tu ne veux pas de sa petite queue qui se croit vicieuse. Pourtant, sa bouche se pose sur ta nuque et tu laisses faire. D’ailleurs, n’est-ce pas ce qu’il veut ? Une pute aux yeux bandés et aux poignets liés. Ne pas voir, cela te plaît. N’avoir aucun geste à effectuer, cela te déculpabilise. Cela se gâte un peu quand il veut enfoncer son sexe dans ta bouche sans que tu y mettes tes mains. Mais, franchement, que risques-tu au su de sa taille ? Tu retiens difficilement ton rire lorsqu’il t’autorise à enlever le bandeau car il est des instants où il faut regarder. Alors, c’est cet homme qui t’a baisée ? Intérieurement, tu vas te laminer. Te déchiqueter. Pas de quartier. Pas de pardon.

Alors tu bois le Long John à grandes goulées dans ton verre. Dans son verre. Pour un peu, tu boirais à la bouteille. Mais cela ne se fait pas. Même dans de telles circonstances, cela ne se fait pas. De toute façon, il va partir. Une réunion tardive. Toi, tu vas rester dans cette chambre au lit double.

Il part. Tu ne le retiens pas. Sur toi, flotte une robe aux dessins cachemire. Dans l’air flotte la fumée de ta blonde mentholée. La porte se referme et à nouveau tu respires. En t’approchant de la fenêtre, tu remarques que les gens courent toujours, en bas dans la rue éclairée de nuit. Après qui, après quoi, tu t’en sais toujours rien. Bien sûr, celui que ton corps et ton âme réclament n’a pas donné signe de vie.

Tu sors de la douche lavée de tous soupçons. Tu croises tes yeux verts en colère. En réalité, tu ne supportes pas de le savoir si proche et si lointain tout à la fois. Tu veux ses lèvres tout contre les tiennes, vos corps qui ne font plus qu’un et multitude. Tu veux ses yeux qui te pénètrent, les tiens qui s’enfoncent en lui.

En réalité, tu ne supportes pas d’avoir laissé cet homme te baiser. Même si c’était pour le fun. Même s’il existe sûrement pire comme situation. Tu aurais aimé que ton amant surgisse et fracasse la porte, qu’il t’enlève de ces pattes moites et de sa bouche dégoulinante de bave. Espèce de petite conne ! Ta mère ne t’a jamais appris que le prince charmant n’existait pas ? Ta colère augmente d’un cran. De plusieurs même. Et tu bois à nouveau.

Tu textotes comme une rafale de mitraillette. Il ne répond plus, concentré sur l’enjeu qui se déroule dans la pièce où lui et son équipe se trouvent. Tu bois encore. Tu trinques avec toi-même mais toi-même n’est plus là depuis longtemps. Une dernière cigarette. Non, tu ne pleureras pas. Ce n’est pas une histoire de fierté, c’est juste que tu n’es pas si triste que ça. S’il était là, tu le contemplerais assis dans ce fauteuil, le verre de whisky à la main, la cigarette posée sur le rebord du cendrier. Il t’aurait regardée te faire baiser, sûr de lui, sûr de toi. Tu t’approcherais jusqu’à te glisser entre ses jambes, jusqu’à poser ta paume sur sa joue, jusqu’à frôler ses lèvres pulpeuses du bout de tes doigts, jusqu’à enfoncer ton majeur et ta langue dans sa bouche. Soupirs. C’est aussi son dernier sms.

Le lendemain matin, tu te retrouves à sourire gentiment au concierge alors qu’il t’apprend que les yeux bleus n’ont pas payé la chambre. Là, tu boues intérieurement. Espèce de sale pute ! Dans un message, tu lui diras juste qu’il a oublié de te payer. Message auquel il ne donnera pas suite, occupé qu’il est avec ses hommes politiques. Sale pute ! Petite queue de merde ! Non, tu ne lui diras rien de plus, préférant le laisser dans sa merde. Préférant le Mépris. Mais jamais, jamais il ne reposera les mains sur toi, c’est certain.

Dans le miroir, tu te retrouves face à tes yeux verts. Tu souris à tes cheveux noirs aux reflets ailes de corbeau ensanglantées. Ton corps est mince, tes courbes sont arrondies juste là où il faut. Tes mains tournent et retournent. Ainsi font font font les petites marionnettes. Tu as des jolies mains aux jolis doigts et tu sais t’en servir. Hors de question que tu te les coupes. Mais hors de question aussi que tu trépignes derrière sa porte. Vous ne vous êtes rien promis à part de garder votre liberté. Pourtant, vous êtes conscients que ce qui vous lie est très fort. Cette connivence qui existe entre vous pourrait même s’appeler l’évidence.

Tu regardes ton reflet dans le miroir. Silhouette mince aux cheveux courts et noirs, tes yeux verts embrassent la moindre parcelle de peau. Aujourd’hui, c’est silence. Encore. Tu pourrais lui dire qu’une journée dure vingt-quatre heures, qu’en seulement une heure et demie, il peut se retrouver plaquer contre un mur et contre toi. Tu pourrais mais tu ne le feras pas. Cela ne se fait pas. C’est juste que… Vois. Je me suis coupée les elles. Et les doigts aussi.

 

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Cali Rise

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