Petits pains au chocolat de Roxane Duru, un premier roman réussi
Quatrième de couverture :
Dans un Paris caniculaire, les vestiges de l’insouciance. Un sud natal oublié trop vite, des rues à apprivoiser et puis des amants du matin, hommes marionnettes fatigués par la vie. Au cœur de cette ville tentaculaire pleine de promesses, Lou choisit l’exaltation. Du haut de ses dix-huit ans, elle joue maladroitement à la femme fatale. Un écrivain de polars à la gâchette fera basculer toutes ses certitudes. Entre passion avortée et désillusions de jeunesse, Lou s’emporte dans les premiers vertiges de l’amour.
Quand Jérôme Attal a commencé à faire de la pub pour ce premier roman paru chez Stéphane Million Editeur, le titre, Petits pains au chocolat, a tout de suite retenu mon attention. Pourquoi ? Et bien, il y a quelques années, Petits pains au chocolat était le titre d’un blog de 20six sur lequel j’avais tilté : l’écriture en était prometteuse. Renseignements pris auprès de Roxane Duru, l’auteur du livre Petits pains au chocolat, c’était bien elle qui se cachait derrière la blogueuse Lou.
Là, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître car depuis, la plate-forme 20six est devenue plus que pourrie et la plupart des utilisateurs très lus en sont partis. L’amusant dans la lecture du roman de Roxane Duru est de retrouver des commentaires de blogueurs dont le pseudo n’est pas inconnu pour qui appartenait à la « communauté » 20sixiènne de ces années fastes. Au-delà, le lecteur peut tenter d’identifier « cet écrivain de polars publié dans une maison d’édition prestigieuse » comme l’annonce Stéphane Million. « *L’écrivain qui tient en trois lettres XXX » indique Lou dans les premières pages du roman. Qui cela pourrait-il bien être ? Lou distille d’autres renseignements au fil de ses billets : cet écrivain porte un vieux prénom et adore sillonner Paris en moto. Oui et alors ?
Petits pains au chocolat est écrit comme un blog. Pour autant, rien ne prouve que ce soit le journal intime de Roxane Duru ni une auto-fiction comme rien ne prouve que le roman soit la retranscription exacte du blog éponyme. N’est-ce pas la beauté de la littérature que fantasmer une réalité et la rendre plausible aux yeux de celles et ceux qui la lisent ?
Extrait : 28 juillet à 20 : 47 - La porte
*Lou, mais Lou… Tu as bien autre chose à faire, non ? Ne me regarde pas avec ses yeux de veau ! Je n’ai pas le temps, là. Tu sais ce que ça veut dire ? Il te reste du Bourdieu, ça t’emballe pas Les héritiers ? Moi non plus, figure-toi. Aller, fous le camp ! Retourne à ton foyer, ta bibliothèque, que sais-je, où tu veux mais pas ici, d’accord ! Mon putain d’éditeur a oublié les remerciements ! C’est malin ! Qu’est ce qu’ils foutent dans leur boulot ? Et l’illustrateur… On lui a massacré son nom, ça ressemble plus à rien. Et mes remerciements… Zappés, zappés ! Ça donne quoi, un livre sans remerciements, Lou ? Ça donne quoi à ton avis ?
Bas les pattes ! Non… Pas dans la cuisine ! L’ordinateur marche plus, mais tu peux aller ailleurs, n’importe où. Et tes cours là… Tu me les ranges ! Mais tu crois que ça m’amuse d’avoir tout ton bordel dans mon espace de travail ? J’ai eu Zyrmann au téléphone, oui le scénario tu sais… Et bien ça va sûrement tomber à l’eau. Qu’est-ce que ça fout là encore ? Là ! Ta trousse de toilette, tout ton maquillage, là… Je te l’ai dit cent fois, je ne veux rien, RIEN qui traîne !
Jusqu’à vingt heures ! Pour regarder ton émission de télé réalité à la con ? Impossible. Tu prends tes clics, tes clacs, et tu dégages. Non, ne me supplies pas pour la soirée… C’est très restreint, entre professionnels, entre gens bien. Et voilà elle boude ! Mais non… Ça ne veut pas dire que toi tu n’es pas bien, c’est différent… Ce que tu peux être casse-couilles ! C’est différent, je te dis… Et puis j’ai la radio à dix-huit heures. Mais si ! Ah ne chougnes pas, je t’avais prévenue. Mais tu peux écouter en direct… Ne reviens pas sur la soirée. Tu vas t’ennuyer, Lou !
Non, je n’ai pas honte. NON, je n’ai pas honte de toi ! Il faut que je travaille. Où tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ? Pas le Coco, non ! Et… Le bouchon ? LE BOUCHON ! Après tu me mets plein de flotte dans le frigo et je dois tout laver derrière toi. Je dois toujours tout laver derrière toi ! Regarde par exemple tes putains de serviettes hygiéniques, c’est dégueulasse ! Je te l’ai dit au moins dix fois tu me les mets dans la poubelle de la cuisine, pas dans celle de la salle de bain ! Mais… La porte ! Bon Dieu, LA PORTE ! Comment veux-tu que je me concentre ?
Quoi ? Tu veux quoi encore ? Mais je te l’ai déjà expliqué ! D’abord le câble, et après le bouton droit sur la quatrième télécommande. Quoi ? Tu ne trouves pas ? Lou, mais Lou… C’est encore plus catastrophique que je ne le pensais. Normal t’as pas la bonne télécommande ! Mais appuie !… Allez, appuie dessus… Ah non, pas MTV ! Ça suffit, pas MTV. Et le son plus bas, ton chanteur à la noix tu me le mets en sourdine ! Bouton droit. Attends… Chut ! Le téléphone… « Non mais c’est complètement abusif, vous me foutez n’importe quoi sur la quatrième de couverture, votre site il est toujours pas prêt, et les remerciements, hein, j’en fais quoi des remerciements ? » Lou, TA GUEULE ! Ah non, pas encore MTV !… « Pardon, oui ? Alors les épreuves non corrigées… Oui, c’est bon je les ai. Hors de question. Hé !… Là, je suis en phase d’écriture intense. Non, non… Ok, bonsoir ». Non, Lou… Bourdieu, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Quoi ? La fille qui fait la pub là, pour le café ? Mais oui… Elle y sera. Ecoute non, je n’ai pas honte de toi, mais ils sont tous plus âgés. Allez, tu m’en remets pas une couche avec ta phobie des mannequins ! Quoi ? Comment tu t’habilles ? Mais c’est très bien là, le jeans ! Attends, mais il faut être cohérent avec soi-même ! LA PORTE… On ne claque pas la porte !
Et soudain, XXX s’arrête de parler. Il prend Bourdieu, ma trousse de toilette, et pose le tout très calmement sur le palier. J’ai perdu la bataille. En dévalant les escaliers j’entends le téléphone qui sonne, encore une fois, XXX en rogne contre les remerciements et une grande gueulante qui tombe dans le vide : « Putain, et elle m’a laissé MTV à fond ! »
L’histoire :
Lou a 18 ans. Elle se retrouve bloquée à Paris dans une pension pour jeunes Allemandes catholiques parce qu’elle est censée préparer un concours d’entrée dans les grandes écoles. Lou est une adolescente des plus chiante, ce genre de gamine qui croit que tout lui est dû, là, maintenant, tout de suite. A Toulouse, Lou avait commencé à tenir son journal intime sur un blog. Blog que lisait un écrivain. Ils avaient échangé quelques mails, s’étaient parlés au téléphone. A Paris, Lou finit dans son lit. XXX a pratiquement le double de son âge et se moque éperdument des ressentis de la jeune fille. Honnête, il a été catégorique depuis le début : entre eux, pas question d’amour. L’amour ne se commande pas. Lou est fascinée par XXX.
En toile de fond, un Paris aux nuits blanchies à l’alcool et à la drogue ou brûlé par des journées de glande au milieu d’étudiants fils à papa. Au premier plan, Lou qui étouffe, qui souffre, qui se cherche.
Petits pains au chocolat, un blog et des commentaires. Choisir cette forme d’écriture contemporaine était un pari difficile. Roxane Duru l’a relevé magnifiquement : Lou et XXX forme un couple d’amants terribles duquel la jeune fille ressortira grandie. « *La rupture fait des crescendos en dents de scie, et il y a des mots que je ne pourrai plus dire. Les cascades urbaines meurent sous mes talons. J’ai gâché mon rire de gitan et tes éclaboussures bleues. Celles de tes yeux. Ils vont se refermer dans leurs coquilles, anguilles impalpables. Et moi, j’ai une ecchymose au cœur. » Qui mieux qu’une jeune femme de 22 ans pouvait dépeindre la sensibilité d’écorchée vive d’une Lou de 18 ans ?
*Extrait de Petits pains au chocolat de Roxane Duru
Petits pains au chocolat, Roxane Duru, Stéphane Million Editeur 206 pages 15 euros













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