Roman fleuve
Scribe regarde les doigts des femmes aux ongles couverts de résine et de motifs en relief et elle se demande si celles-ci s’en servent avec leurs amants autrement que pour tapoter le dessus de la table d’un air agacé. Et que font-elles de leurs lèvres si charnues qu’elles semblent bouder en permanence ?
Scribe reluque le cul des hommes qui se pavanent comme celui de ce superbe mâle hindou qui vient de pénétrer le wagon, le cheveu noir corbeau luisant de gel, un sac fourre-tout pendant bas sur sa cuisse. Des damiers noirs et blancs, brillant. Une besace de fille. Et Scribe sourit à sa beauté du diable. Dans les voitures, les regards balaient les vitres et l’intérieur tels des mouches affolées. Tout fixer, même une chiure, mais surtout pas un regard. Les stations défilent et dégueulent à chaque arrêt leur lot de voyageurs pressés pour se remplir aussi vite d’un nouveau contingent aux yeux vides. Alma-Marceau. Scribe s’extirpe du boyau noir et puant. Dehors, le soleil inonde Paris.
Quelques pas plus loin, la journaliste piétine sur les marches du palais de l’Art Moderne. Elle allume une cigarette en écoutant la cheftaine aux cheveux gris rassembler son groupe, Echappées Belles. A moins que ce ne soit Echappée Belle ? Un coup d’œil sur l’écran de son portable lui rappelle que PM a omis de lui donner son numéro de téléphone. Est-il vraiment parti en Espagne ou va-t-il arriver de sa démarche souple et fière, le sourire accroché jusque dans ses boucles ?
Un petit rire s’échappe de sa gorge. L’étudiante assise sur les marches lui balance un regard étonné et poursuit sa conversation téléphonique dans la langue de Shakespeare. Scribe laisse son esprit partir en direction de la scène. Aussitôt, elle repense aux dernières scènes lues dans le livre de Del Amo. Et puis, merde ! PM ne viendra pas alors elle entre et se faufile dans le rang, bien sagement, entre une mamie perruquée gris mauve et un petit vieux à la canne perverse.
Dans les larges allées, la jeune femme se repaît des visions de Raoul Dufy. Elle en reconnaît certaines sans pour autant les avoir jamais contemplées auparavant. Non loin, la guide explique que la mère de Gérard Oury était amie avec le peintre. C’est pour cela que beaucoup de tableaux font partie de sa collection. Oui, elle était peut-être la maîtresse de. Rien à faire de qui a couché avec qui ou de qui baise qui ! Scribe poursuit sa visite. En réalité, Dufy n’était pas un fauve.
La jeune femme se retrouve à nouveau sur les marches de béton. Son rendez-vous suivant vient de lui signaler qu’il annulait, retenu qu’il était par un remplacement imposé. Une conspiration, peut-être ? Des mots du Poète Moderne lui reviennent à l’esprit. « Ta plume est toujours aussi moite et chatoyante. » PM, si je t’attrape, je te mords !
Balade le long de la Seine ou parcours sous-terrain ? Scribe s’engouffre dans la première bouche qui passe à sa portée. Plus tard, le chef de rang lui offre son sourire doux et un geste de la main avant de venir lui susurrer à l’oreille qu’elle peut parfaitement occuper cette table destinée à trois personnes : c’est SA table. Une éducation libertine s’embourbe dans un galimatias empli de mots précieux qu’elle entoure au crayon à papier.
19 heures et quelques minutes. Dans la chambre d’hôtel, il arrive et exhibe rapidement une bouteille de Long John et deux verres. « Tu as lu Del Amo ? » « Je l’ai lâché au bout de 30 pages. Indigeste ! Tu en penses quoi ? » « Que tu aurais pu les dépasser ? » Il rit. « Tu liras ma critique en début de semaine. »
Ses lèvres masculines se posent sur sa nuque. Scribe boit une gorgée de whisky, les yeux perdus dans la rue, là, deux étages plus bas. Putain ! Mais qu’est-ce que je fais là ? « Tu sens bon. J’aime ton parfum, ton odeur, la douceur de ta peau. Tu sais, il y a les filles que l’on baise et celles avec qui, c’est plus que cela. Tu fais partie de celles avec qui c’est plus que de la baise. » M’en fous ! M’en fous, m’en fous, m’en fous ! « Réponds ! » A plat ventre sur le lit, elle attrape son portable qui se trémousse sur le plancher. « C’est ton amant ? » Dans sa voix, elle reconnaît la suprématie du ton de celui qui se croit le mâle dominant. Elle déteste ! « Non. Il n’appelle pas. » Alors, Scribe bouge son cul contre son ventre légèrement flasque. Qu’il en finisse, merde !
Peu importe avec qui je couche, tu es là. Peu importe l’ardeur ou la bonne volonté qu’il y mettra, il n’arrivera jamais à me mettre en apesanteur comme toi seul sait le faire. Le cercle, tu vois ? Ces instants suspendus où les êtres sont totalement liés, sont deux et un et multitude, où il n’existe plus vraiment de sexes définis. Cela, je ne le vis qu’avec toi. Je voulais te le dire, je sais que tu peux le comprendre.
La réponse de Dam arrive rapidement sur son écran. Il est touché. Et Scribe boit encore du Long John pour diluer son absence.
Alors que les passants s’égarent dans leur course éperdue, Scribe patiente en lisant en terrasse, amusée que certains conducteurs choquent les roues de leur voiture contre le trottoir parce que leurs yeux ont glissé sur ses bas. Elle lit Petits pains au chocolat. Son amie scénariste est repartie chez elle, sa jolie robe neuve sur le bras, sa rage amoureuse au cœur. « Tu devrais aller voir si son établissement est vraiment fermé. Je ne peux même pas fracasser sa porte, il a un rideau en fer. Je le déteste ! Je le déteste ce con ! » Scribe et la jeune vendeuse asiatique avaient ri. « Qu’est-ce que je fais ? » « Tu ne réponds pas. »
Quand Mabrouck dépose son roman sur la table, Scribe remet enfin ses idées en place. L’humour crépite à tout-va. Par moment, la belle trébuche sur un mot, l’esprit encombré de ces gestes de la nuit précédente. Ce qu’elle pouvait être conne, parfois ! « Hé ! Bonjour ! » Mabrouck s’interrompe. Sur le trottoir, l’homme hésite et puis, ses yeux verts étincellent. « Toi ! Tu pourrais me prévenir lorsque tu viens à Paris. Tu as toujours mon numéro de téléphone, non ? » Franck Godot est en pleine forme.
La conversation avec l’auteur du petit Malik reprend. Et déjà, un autre arrive. Leurs échanges seront différents. Scribe le découvre en costume cravate. Il lui rappelle cette soirée près de Barbès. Ce fameux jour où elle sortait d’une chambre rouge, l’esprit absent, flottant encore dans cette incandescence parfumée d’essences rares et raffinées.
Un clochard réclame quelques petites pièces. Il lui en donne. Le vieux pose sa main sur la cuisse de Scribe et s’assoit à ses côtés sans plus de façon. « Ecris ! Je te dis un poème… La rue m’a donné l’espoir de vivre encore. Maintenant, notre cœur s’est séparé à jamais. Y a plus de lumière. Le soleil s’est éteint. Je croyais à ton amour et ton amour m’a crucifié sur la croix. Pourtant, je t’ai rêvée depuis longtemps. » « Et le titre ? Que voulez-vous que j’inscrive comme titre ? » « Ben, t’as pas reconnu ? C’est Ne me quitte pas »
Scribe et son vis-à-vis se lèvent, il repart vers St Lazare. Elle repasse à son hôtel, histoire de se changer avant de se rendre au concert de Yasmin Shah à l’OPA.
Concert qu’elle ratera. Fichus métros bondés ! Assise en terrasse, Scribe passe commande auprès d’un barman qui la drague. Elle envoie un texto à Dam. Même à cette heure, il n’a pas terminé sa journée de travail. Elle mange. Elle boit. Elle mange. Elle fume. Elle réfléchit aux heures suivantes. Aucune envie d’aller à un autre concert. Juste envie de rentrer dans cette chambre au chauffage déficient, d’avaler des gorgées de whisky en tentant d’attirer Dam dans ma couche.
Un livre dans une main, un verre dans l’autre, Scribe pose alternativement l’un ou l’autre pour téter une bouffée à sa cigarette ou avaler de l’alcool ou taper nerveusement des messages. « Salaud ! Ne me laisse pas seule avec ton silence, Dam ! » « Je te déteste ! »
Au fond, c’est elle qu’elle déteste le mieux et le plus. Qu’est-ce qui lui prend de se mettre à plat ventre devant lui, presque suppliante, la langue pendante, la salive au bord des lèvres ?
Dam ne prendra pas la peine de répondre à son dernier sms. Scribe lui en voudra. Juste un peu. Juste ce qu’il faut.
Au matin de son départ, la femme de ménage trouvera une bouteille de Long John à moitié vide. Deux verres isolés sur chaque table de nuit cernant le grand lit froid. Sur le bureau, des mégots de Marlboro menthe fort flotteront dans une eau noire. Dans l’air flottera encore son parfum chic dans lequel l’iris fait l’amour avec le cacao.
Dans l’après-midi, revenant de l’expo sur Gainsbourg et d’un pélérinage gainbourrien mené tambour battant par un auteur anglophone aux enjambées de sept lieux, Scribe fut arrêtée juste à la hauteur de l’entrée du métro Gare de l’Est, côté faubourg de Strasbourg. « Cela va vous paraître fou mais je vous trouve très belle. J’aimerais vous donner mon numéro de téléphone. » Il se tient devant elle, passe une main dans ses cheveux ras et roux fauve. Ses beaux yeux bleus pétillent d’intelligence. L’inconnu réclame un stylo, un papier. Elle refuse tout en espérant qu’il lui écrive sur la main. Scribe lui tend même. « Vous avez un portable ? » « Oui, bien sûr. » Elle rit. « Alors, inscrivez ! Non ! » Elle rit, provocante. Il abandonne décidément pas joueur.
Sur le trottoir, devant l’Indiana Café, Scribe ferme les yeux très forts. Si elle y croit suffisamment, l’inconnu va surgir, là, juste devant elle. Il n’est jamais revenu. Elle le regrette un peu.
Tu sais, le monde n’est que ronds dans l’eau. Aussitôt la phrase envoyée, Scribe pensera à l’Omega de Rimbaud. O l’Omega, rayon violet de Ses yeux… Tu as de jolies références au fait. Mais de quelles références parlait-il exactement ?
Dans le TGV, Scribe décida de s’imposer le silence. Elle ne donnerait pas signe de vie à Dam. Et s’il fallait, elle se couperait les doigts. Le petit Malik grandissait.





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