Sonates d’automne
Aujourd’hui est un jour gris. Un jour de pluie. Un jour de métro se dit Scribe en regardant onduler le forsythia dont le bout des branches était devenu pourpre. Derrière, les bouleaux et les quetschiers s’ébrouaient violemment pour se nettoyer de toutes leurs feuilles jaunes. Une pluie d’or qui tombait plus drue que les fines gouttes d’eau. N’empêche, c’est un jour de métro se répéta Scribe.
La jeune femme avait une manie bien à elle qui consistait à qualifier d’une couleur une journée pour une raison ou pour une autre comme elle pouvait aussi lui accoler un substantif tel que métro pour signaler aux autres et surtout à elle-même qu’en cette journée particulière, elle allait se perdre dans des couloirs de réflexions dont on aurait sciemment perdu les pancartes d’indication de directions. Donc, aujourd’hui était un jour gris métro.
« *I wonder where you are You wonder where I am Forever is too far For lovers it seems The days are getting longer The nights are getting lonlier Forever is too far for lovers It seems We both know What each other believes Whos gonna stay Whos gonna leave. » La voix de Keziah s’élevait pure et élastique. Dam était préoccupé. Elle le sentait sans le lui signaler. Il ne s’éloignait pas vraiment mais oubliait de lui dire qu’il avait envie d’elle ou simplement de l’embrasser. Transparente. Scribe détestait cet état qui n’avait rien mais alors rien de coloré. Elle refusait de lui coller une beigne pour qu’il la voie à nouveau. L’époque où elle se mettait à genoux pour qu’un homme l’aime était révolue. Et il ne s’agissait pas de position sexuelle.
La bruine frottait les jeunes hibiscus qui s’ébrouaient tout crépitant de gouttelettes. Jour de métro de merde ! Le radiologue avait contemplé ses clichés perplexes. Physiquement, il ressemblait à Dam. A beaucoup de détails près. Scribe se remettait tout juste d’avoir senti cette putain de caméra à seulement deux centimètres de son visage. Et si la manipulatrice avait quelque chose contre moi et oubliait de relâcher le bouton ? Je n’aurais aucun moyen de lui échapper. La chroniqueuse imaginait déjà le titre. Rarissime : une jeune journaliste morte écrasée par une caméra. « Vous devriez fermer les yeux » Pourquoi ? Faut pas que je voie l’instant où je ne verrai plus jamais rien ? « Dans deux minutes, votre visage sera à nouveau à l’air libre » Bordel ! Jamais vous n’avez songé à demander aux personnes que vous attachez là-dedans où elles en sont avec leur claustrophobie ? Vos deux minutes, là, elles durent vachement longtemps, non ? Putain de bordel de merde, concentre-toi ! Tiens tes yeux fermés ! Pense à Dam. Imagine-toi avec lui dans une pièce surchauffée et moite ! Ben vaut mieux pas ! Si le traceur émet des images pornos, ça la ficherait mal. Scribe s’était difficilement retenue de rire. Mais si elle se mettait à hoqueter, la nana sortirait de son bocal pour lui dire qu’elle était conne d’avoir bougé ainsi. Qu’elle hésitait à lui écrabouiller sa jolie petite gueule mais qu’il fallait tout recommencer. Et si le personnel était parti en l’oubliant ?
« Ecoutez… Nous pouvons passer à côté. » A cette minute, il s’en était fallu de peu pour que Scribe n’attrapât ce radiologue par le col de sa blouse afin de lui fracasser le crâne sur son bureau noir. Pourtant, elle lui avait souri en lui rétorquant ironiquement qu’elle n’allait pas passer de scintigraphie en I.R.M. jusqu’à ce que lui ou un autre de ses collègues tombent dessus. « Vous savez, je ne suis pas une de ses gnognottes qui courent se plaindre dès qu’elles ont le moindre ridicule bobo. Je peux atteindre un niveau de douleur dont vous n’avez pas l’idée alors, quand je finis par avouer que j’ai mal, c’est que j’ai vraiment mal » Elle tut qu’elle avouait toujours sa douleur la mort dans l’âme, ça ne le regardait pas. Il n’avait pas besoin de savoir qu’elle avait skié pendant plusieurs jours avec une entorse au genou. Une fois chaude, l’articulation s’oubliait. Et puis, sous la combinaison qui pouvait déceler une enflure ? Il n’avait pas non plus à apprendre qu’elle avait ensuite repris le footing en jouissant de cette douleur. Ni que gamine, ses amis étaient pratiquement tombés dans les pommes en la raccompagnant chez sa grand-mère alors que son majeur pissait le sang. C’était marrant. Un chien aurait pu la suivre à la trace en la prenant pour une saucisse à pattes qui sortait de la rivière. En bikini, Scribe avait parcouru un kilomètre dans un état second, savourant chaque goutte rouge carmin qui tombait sur le chemin bordé de peupliers. La vieille dame avait largement écarté la plaie profonde pour vérifier qu’il ne s’y trouvait pas un éclat de verre et d’un coup avait plongé son doigt dans la bouteille d’alcool à 90°. Une cicatrice blanche qu’elle caressait de temps à autre lardait toujours son fuckeur. Scribe n’était pas là pour étaler ses blessures de guerre qui ne se résumaient pas à ces deux seuls incidents.
En rentrant, elle avait décapsulé une Leffe brune et poursuivit la lecture du dernier roman de Jérôme Attal, Le garçon qui dessinait des soleils noirs. Elle aimait bien Jérôme et ses mots. Demain, il faudrait qu’elle balance enfin ses chroniques sur Keziah Jones et Joseph d’Anvers. Elle chercherait quelques minutes quel titre pouvait bien porter le morceau qui apparaissait à 7 minutes 58 de My Brother. Le soir, Alison et elle riraient de ses lacunes : incapable d’épeler avec un accent correct son nom, elle confondait aussi les jours et ne savait plus donner l’heure. Banal. Les 40 heures de cours ne seraient pas un luxe. Scribe avait toujours eu un problème avec les dates. Au-dessus de son bureau, un gros calendrier pendait, recouvert de post-it. Les rendez-vous importants y étaient annotés en rouge. Elle les reportait aussi sur son agenda et parfois même les enregistrait dans son téléphone. Scribe vouait une passion au rouge et au noir. Plus tard, la jeune femme savourerait de jeter le mail d’un gros connard sans l’avoir lu. Pauvre type qui insistait lourdement en espérant qu’elle lui téléphone. « Aucune femme ne résiste à ma voix. C’est bien simple, dès la première rencontre, elles se pâment et se jettent toutes dans mes bras » Encore un qui n’avait pas remarqué que l’âge des cavernes était révolu depuis des lustres. Elle pouvait être trop gentille avec les cons parfois.
Le visage concentré du superbeaugosse lui apparut une fraction de secondes. Cette fois-là, Scribe ne s’était jamais sentie autant poupée gonflable qu’on tringle dans toutes les positions. Un masque de vengeance cachait ses beaux yeux bleus et elle avait deviné qu’il cherchait à tuer sa femme en la baisant comme jamais une putain n’aurait accepté de l’être. Quelque part, il existait un texte qui racontait ces moments. En fait, il était faussé. Il était si facile de travestir la vérité quand on savait manipuler les mots. « Encore un tour Encore un tour Je vis dans l’attente du grand jour » chante Olive et moi. T’as qu’à croire ! Scribe ne tenait pas à devenir le personnage d’une histoire qu’elle n’écrirait pas. Tout pouvait passer si l’être d’en face ne refermait pas les portes. Et si tu revenais frapper à la mienne, Dam ?





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