Twist de Delphine Bertholon : quel talent !
En 2007, Cabine commune, le premier roman de Delphine Bertholon paraissait chez Lattès. Un roman-concept qui dévoilait un sacré exercice de style puisqu’elle avait choisi de raconter une histoire uniquement par des dialogues, sans préciser qui disait quoi. N’en déplaise à certains détracteurs qui argueraient un « Trop facile ! » acide, utiliser exclusivement des conversations pour bâtir un scénario, pour moi, c’est de l’art proche de celui de la fabrication manuelle de la dentelle.
Mais parlons de son nouveau roman : Twist. Delphine Bertholon choisirait-elle par plaisir la difficulté ? Cette fois, ce n’est pas tellement la forme de l’écriture qui est en jeu puisque l’auteur a pris le parti de relater les évènements sous forme de lettres ou d’extrait de journal intime et que cela a déjà été réalisé à de nombreuses reprises. Non, la difficulté de Twist réside dans le choix du scénario : une jeune fille de onze ans se fait kidnapper au retour de son école et ne réapparaîtra chez elle que cinq ans plus tard. Cela vous rappelle quelque chose ? Oui ? A moi aussi. Il suffit de se remémorer les faits divers d’il y a quelques années. Où est l’invention ?
Tout d’abord, que personne ne se précipite sur Twist en espérant découvrir des anecdotes bien sales sur la pédophilie (pléonasme ?) ! Delphine Bertholon a tout simplement choisi un angle de vue différent. A aucun moment, le kidnappeur ne donnera son point de vue. Ce malade à « la chevelure d’éponge » sera uniquement évoqué par la plume de Madison, la gamine qu’il détient enfermée dans une cave. Ce roman est raconté à trois voix : celle de la mère, celle de Stanislas et celle de Madison. Chaque personnage donne son point de vue à des moments différents. Et, à nouveau la magie Bertholon opère.
Extraits :
[*Guéthary,
9 septembre,
Temps clair, 18°, mer ridée.
Ma chérie,
Larry s’est encore oublié dans la salle de bain. Il y en avait partout, une vraie « dégueulasserie », comme tu dirais ! J’ai lu dans un magazine que le vinaigre blanc le ferait fuir de la baignoire et que l’eau de javel le ramènerait dans sa caisse. Tu parles ! Il aime tellement boire au robinet que j’ai du mal à l’en empêcher, d’autant que depuis peu, il sait ouvrir la porte. Enfin, j’aurai essayé.
Je te parle sans arrêt du chat, c’est ridicule. Je suis ridicule. Mais le ridicule ne tue pas à l’inverse du malheur alors que veux-tu, je parle du chat.
Il semble déprimé, ces derniers temps.
Ce matin, je suis restée un long moment à regarder dehors. Le soleil brille depuis quelques jours et je le fais si souvent que mon nez a rougi. Il paraît que ça me donne bonne mine – c’est ce que prétend ton père. Je tire le fauteuil canné et je l’installe devant la fenêtre du living, côté sud, pour avoir une vue dégagée. J’essaie de m’intéresser aux toutes petites choses pour moins penser aux grandes, alors je m’assois et je regarde. Le ciel, surtout. C’est incroyable ce qu’il s’y passe, quelquefois les nuages prennent la forme de ton visage, d’une baleine ou d’un camélia. Et quelquefois, le vent les fait avancer si vite qu’on dirait des avions. Aujourd’hui, ils ressemblent à de la crème fouettée.
D’ailleurs, je ne t’ai pas dit : j’ai changé les rideaux.
[…]
N’oublie jamais que je t’aime.
Maman
[…]
Au commencement
Quand ils sont partis, je me suis senti tellement mal que j’ai dû m’asseoir par terre : je n’ai même pas eu la force d’attraper une chaise. Je ne sais pas comment j’ai tenu bon assez longtemps pour ne pas m’effondrer dans leurs bras – et question étreinte, j’avais connu mieux. Le « mieux » s’intégrait justement à la nuée de spectres qu’ils venaient de réveiller mais bien entendu, ils n’en savaient rien. De leur point de vue, ils m’apportaient simplement une nouvelle… extraordinaire.
Un an et demi à gommer son visage ! Millimètre carré par millimètre carré, à force de déni, de beuveries, de livres lus, de films vus et d’anxiolytiques ; un an et demi à user le silence, à faire semblant que – et voilà Louison qui réapparaissait sous les traits fatigués d’un duo d’inspecteurs, tirant derrière elle l’ombre d’une enfant que nous croyions tous morte depuis des années. Mon portable a sonné, je n’ai pas pu répondre.
[…]
JE M’APPELLE MADISON ETCHART
JE M’APPELLE MADISON ETCHART
JE M’APPELLE MADISON ETCHART
JE M’APPELLE MADISON ETCHART
Aujourd’hui est un jour spécialement spécial.
Aujourd’hui, R. m’a donné un cahier.
J’ai demandé après toi longtemps et aujourd’hui, je t’ai. A ton intérieur, tu as des lignes d’un bleu qu’on dirait dilué dans l’eau et des marges rose fluo, exactement comme la jupe que je continuais à porter pour aller au tennis alors qu’elle était devenue trop courte et qu’il fallait mettre un short en dessous, tout ça à cause de Stanislas. Tu mesures 21 centimètres fois 30 centimètres et sur ta couverture, il y a Dora l’Exploratrice. J’écris ces mots grâce à un stylo à mine rétractable avec Sac-à-Dos qui pendouille en haut de la tige, attachée par un genre de scoubidou vert (à chaque fois que R. me rapporte quelque chose, on dirait qu’il fait semblait que j’ai quatre ans et demi, mais passons). Il dit que tu es pour-moi-rien-que-pour-moi, que je peux te gribouiller et te faire tout ce dont j’ai envie, qu’il ne viendra jamais regarder à ton intérieur. N’empêche. Je vais trouver une cachette.
Il n’y a pas beaucoup de cachettes, ici. En tout cas, pas de cachette assez grande pour y ranger un fille. Mais un cahier, même de ton format, ça devrait aller. […]
Madison Etchart a disparu un 14 juin au retour de l’école. Cette enfant, très bon élève, rentrait toujours rapidement à la maison, surtout depuis l’arrivée de Larry, le chat lynx. Que lui est-il arrivé ? Malgré les efforts déployés par la police, Madison reste introuvable. Les semaines, les mois, les années passent. La maman de Madison reste persuadée que sa fille est vivante. Si elle était morte, elle le sentirait, là, dedans son ventre. En cachette de son mari, elle écrit des lettres à sa fille, des lettres dans lesquelles elle crie son désespoir, des lettres dans lesquelles elle décrit ses espoirs, des lettres dans lesquelles elle raconte son semblant de vie sans elle.
Cinq ans plus tard, Stanislas vit maintenant à Paris où il est devenu professeur. Avant que Madison ne disparaisse, il lui enseignait le tennis. Il s’était d’ailleurs rendu compte qu’elle était amoureuse de lui.
Au fond de sa cave où un certain R. l’a enfermée, la jeune Madison va chercher à comprendre ce qu’elle fait là. Pourquoi cet homme qui prétend que ses parents ne veulent pas payer de rançon l’a enlevée elle ? Est-ce qu’au-dessus de cette pièce sans fenêtre il existe réellement une maison avec un jardin ? Aura-t-elle bientôt des seins normaux ? Madison noircit les pages de cahiers de toutes les questions qu’elle se pose. Et au fond d’une cave, une gamine qui grandit, s’interroge sur beaucoup de choses !
« *Avant de monter dans sa voiture, j’ai hésité mais pas longtemps, et puis j’ai répondu : « D’accord ! ».
Ce « D’accord », je voudrais le froisser dans ma main comme un papier gras qu’on jette à la poubelle. Maman me l’avait assez répété, de ne pas parler aux inconnus, de faire attention avec tous ces « détraqués » qui courent dans la nature mais là, pas une seconde ça ne m’avait traversé l’esprit. A cause de la bonne tête de R. avec sa chevelure d’éponge, sa voiture brillante, la jolie chatte à trois couleurs dans la petite caisse, l’orage dément qui me coulait dessus et surtout – surtout – à cause de Stanislas.
Je m’appelle Madison Etchart
Ceci est un SOS »
Au-delà des ressentis bouleversants d’une gamine qui écrit pour ne pas devenir folle, Delphine Bertholon dépeint admirablement ces blessures en forme de barreaux derrière lesquels nous nous enfermons et surtout, les stratégies que chacun met en place pour vivre et survivre et atteindre la liberté. Twist, c’est un livre sur l’amour et l’espoir, un roman polyphonique et polychrome écrit par une femme brillante.
*Twist, Delphine Bertholon, JC Lattès 400 pages 18 €











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