Thierry Brun vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Surhumain. La ligne de tir sort le 24 mai 2012. Extrait Un matin, alors que Jade prenait son petit déjeuner sur la terrasse, son compagnon de villégiature apparut, nu, le visage marqué par la douleur et par la peur. Un jeune homme à l’œil droit maquillé, à [...]

Vilains moutons de Katje Lange-Müller


« *Nous sommes couchés sur les deux matelas, non pas côte à côte, mais tête contre tête. L’artère qui est au-dessus de ton os temporal bat contre ma joue. Tes cheveux effleurent mon nez, mais ça ne me chatouille pas, ça sent juste le shampoing et ton odeur. Depuis plusieurs minutes ou plusieurs heures, nous bougeons à peine, ne disons rien et respirons doucement. Tes yeux sont fermés, les miens sont levés vers la fenêtre ouverte qui ne montre rien qu’un bout de ciel sans nuages, ni clair ni sombre. Et si je devais me poser une question, je me demanderais juste si c’est le matin ou le soir qui point. Je ne me sens ni fatiguée ni éveillée, ni lourde ni légère, je n’ai pas plus envie de fumer que de manger, boire ou d’aller aux toilettes. Je ne ressens aucun besoin de distance, mais je n’ai pas non plus envie de te prendre dans mes bras. Je suis libre, non pas pour tout mais de tout, et pourtant je ne me sens pas seule… »

Ainsi commence ce roman d’amour bouleversant qui raconte l’histoire de deux amants et d’un Berlin qui se cherche à l’époque où les deux Allemagnes se rejoignent enfin.

En 1987, Soja qui a fui Berlin-Est depuis peu vit de petits boulots et de combines dans le Berlin-Ouest. Soja a 39 ans. Un jour, fagotée comme un as de pique, elle croise la route de Harry. Dès lors, ils ne vont plus se quitter. Harry sort de prison ? Qu’importe ! Harry a besoin d’être accompagné par des anges-gardiens qui le surveilleront pour ne pas qu’il retombe dans la drogue et retourne en prison ? Qu’importe ! Soja va les trouver et même si la majorité se tire en courant à l’instant où ils apprennent qu’Harry est séropositif, elle reste. Soja va prendre Harry en charge totalement : son amour, son temps, son argent, tout va à ce jeune homme taciturne. Harry aurait joué à ne plus toucher à la drogue pendant deux mois pour y replonger de plus belle ? Qu’importe ! Soja est toujours là.

Vilains moutons est une lettre d’amour écrite à un amant mort du sida. Pourquoi ? Pourquoi entamer un dialogue qui n’obtiendra jamais de réponse ? Le jour de la mort de Harry, Soja n’était pas présente. Elle avait fui l’Allemagne pour aller vivre en Suisse aux côtés d’un mari homosexuel. Pourtant, jusqu’avant cet instant fatidique, Soja avait rendu visite à Harry, lui apportant ce qu’il avait réclamé lors de leur entrevue précédente. Alors quoi ? Quand une personne meurt, on donne ses affaires aux survivants. Harry est mort le 14 avril 1990, deux jours après son trente-sixième anniversaire, à 21 heures 48. Il avait laissé un testament qui désignait Soja comme son héritière universelle. Elle distribue ses rideaux jaunes, sa platine, sa télévision et ses draps à l’hôpital mouroir, ça pourra encore servir. Si Harry ne lui avait pas demander de le faire lors de leurs derniers échanges, elle n’y aurait même pas pensé. Un an plus tard, Soja viendra récupérer les autres choses qu’elle n’avait pas emmenées le lendemain du décès de son amant parce que le directeur lui a envoyé un courrier recommandé menaçant de les jeter.

Pendant des années, Soja ne touchera à rien. Peu avant la fin du millénaire, elle déballera ces deux cartons et trouvera un cahier sur lequel Harry avait écrit 29 phrases. Or, dans ce journal intime, il n’est jamais question d’elle. Pas une seule fois son prénom n’y est mentionné. « *J’étais sur le point de renoncer à moi-même quand j’ai lu ton cahier et découvert que je pouvais parler avec toi, t’écrire même. »

Est-ce que Harry a aimé Soja ou s’est-il simplement servi d’elle ? Cette question sous-jacente reste posée tout au long du livre. Quoi qu’il en soit, Harry était l’homme qu’il fallait à Soja pour donner un sens à sa vie. « *Nous nous avons l’un l’autre et nous avons du temps ; rien d’autre, mais beaucoup de temps, bien qu’il semble ne plus exister du tout. »

Vilains moutons est loin d’être un roman pathétique, c’est un roman question sur l’aveuglement amoureux, une magnifique histoire d’amour.

Vilains moutons, Katja Lange-Müller, Editions Laurence Teper 240 pages 19, 50 €

Traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

*Extraits de Vilains moutons, Katja Lange-Müller

About the Author

Cali Rise

Leave a Reply

Les tags XHTML sont autorisés: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <blockquote cite=""> <code> <em> <strong>