1963 de Germain Gramond
En 1963, tu portais encore ces costumes qui faisaient de toi un jeune homme élégant. Tu embrassais alors une carrière dans les lettres, rêvant d’écrire des romans audacieux pour te faire une place parmi ces écrivains que la critique surveillait du coin de l’œil et dont tu lisais tous les livres pour estimer ta valeur dans cette république des lettres. Tu n’avais encore rien publié, ni roman ni même la moindre nouvelle dans l’une de ces revues littéraires où des noms apparaissent et disparaissent, deviennent des pierres angulaires du « milieu » ou n’en sont que des passagers, univers dont tu en étais à peine un spectateur - tu te contentais de feuilleter ces fascicules dans les librairies, les rangeant en vrac après les avoir survolé avec le mépris de l’ambitieux pour les petites choses -, toi, simple spectateur qu’un cynisme rongeait peu à peu et ceci à chacune des publications de l’un de ces confrères qui ne te connaissaient pas et que tu ne connaissais guère plus, mais dont tu te permettais de juger sur la simple preuve d’un roman aux ambitions trop appuyées (disais-tu) pour qu’il (le roman) fut vraiment original - simplement lourd, boursoufflé, déjà daté parce que trop avant-garde - le livre t’échappait des mains (concluais-tu) à cet amis d’alors qui te suivait comme un disciple, auquel tu partageais tes projets que tu menais nulle part, les avortant là comme tant d’autres hommes le firent avant toi, parce que trop grands pour eux.
Tu savais ce qu’il fallait écrire mais tu ne faisais finalement rien, tu te contentais de vider des boques au comptoir des bar-tabacs, le regard plongé dans la fumée de ta gitane, concevant quelques conspirations artistiques, des chefs-d’œuvre qui éblouissaient ta vie, la rendaient fréquentable, presque enviable (pensais-tu). Tu te contentais de regarder les filles passer dans la rue, boulevard de Strasbourg, commandais un autre boque, écrivais sur une serviette en papier une idée-éclair qui disparaîtrait de ta poche et donc n’apparaîtrait jamais dans cette œuvre extraordinaire qui se concevait bien malgré toi - toutes ces histoires, ces héros déchus, ces femmes belles et désagréables, ce style (ton style que la critique reconnaîtrait à la fin du siècle comme étant l’un des plus influents sur la littérature mondiale), à la jonction du classicisme et de la modernité; tout était beau, fort et violent et tu étais presque saoul, il te fallait rentrer à la maison où tu dinerais entre ton père et ta mère, assis face à la chaise vide que ton frère avait occupé jusqu’alors, avant qu’il fût appelé en Algérie et n’en revint jamais. Vous aviez reçu une lettre de l’armée vous informant qu’il était tombé dans une embuscade; on avait retrouvé son corps le long d’un chemin, une balle dans la tête, mais tu savais que ce n’était pas ainsi qu’il était mort: ils l’avaient égorgé (pensais-tu), parce que tu avais lu qu’ils agissaient ainsi, comme des sauvages - et tu croyais cela avec la même certitude que tu croyais en ce que l’on t’avait appris à l’école, au catéchisme - 2+2=4, 3×3=9, Dieu, le Paradis, l’Enfer, les hommes, les femmes - parce que croire cela résolvait tous les problèmes et supprimait ceux qui pourraient un jour t’arriver, aussi mécaniquement qu’un parapluie protège de la pluie.
Avec le temps, tu t’essayas à la rédaction d’un roman que tu ne finis pas. Tu en entamas un autre, puis un autre sans trouver le courage de les achever - préférant passer tes soirées accroché au comptoir des bar-tabacs qu’assis à la table de ta petite chambre de bonne que tu avais investie lorsque tes parents te firent comprendre que tu n’étais plus un enfant; tu les renias alors, tu revins voir ta mère pour lui quémander de l’argent, puis tu les renias à nouveau, tu revins vers elle, et lorsqu’elle mourut, tu vis pour la dernière fois ton père. C’était en 1972 et tu portais toujours ce genre de vestes démodées - tu préférais néanmoins aux chemises la praticité des cols roulés, et tes cheveux nettement plus longs affichaient maintenant les signes d’une hygiène douteuse. Tu te laissais aller et tu disais que c’était bien ainsi, qu’il fallait lâcher prise; mais tu ne lâchais pas prise, tu étais simplement à la dérive, forclos dans un monde de la taille de ton quartier, où pénétraient parfois quelques jeunes gens que tu arrivais encore à convaincre de te payer des bières contre une conversation sur des considérations artistiques; il y avait aussi Françoise que tu baisais depuis quelques années - tu hésitais à te mettre en ménage avec elle, elle suivait aveuglément tes turpitudes, elle était devenue ta disciple officielle. Parfois tu la battais, elle disparaissait alors et revenait finalement; elle te suçait, tu la pardonnais, docile enfant de parents pieds noirs avec lesquels vous passiez des dimanches entiers à remâcher l’histoire en sirotant des cafés coupés à la gnôle.
Un jour, tu reconnus dans un restaurant l’un de ces auteurs que tu avais lu des années auparavant, et dont tu avais revendu les livres depuis; tu le provoquas, vous vous battîmes et tu l’emportas, gagnant du même coup auprès des habitants du quartier l’aura d’homme capable; il en était ressorti le nez cassé et le visage griffé jusqu’au sang - tu avais les ongles longs, et entre la peau et les ongles, s’était formée avec le temps une épaisse couche de crasse.
Texte de Germain Gramond






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