1963 de Lili Castille
Comme tous les matins, elle se leva la première. Elle glissa hors du lit en prenant soin de ne pas le réveiller, enfila vite sa robe de chambre pour se réchauffer et traina ses pantoufles jusqu’à la cuisine noire et humide. En tâtonnant, elle ouvrit le gaz, fit craquer une allumette et se pencha sur les flammes pour allumer sa première cigarette. Comme chaque matin, elle s’épaula contre la fenêtre qui donnait sur la rue d’Amsterdam. C’était le seul moment de la journée qu’elle aimait. Il dormait encore. La rue était silencieuse. On entendait juste les frémissements du café que les flammes venaient finement léchouiller. La nuit régnait toujours sur la ville et son lourd drap opaque n’était percé que par le crépitement incandescent de la cigarette et le sourire des flammes. Elle était ce moment. Les volutes mêlées de fumée et de vapeurs de café lui donnaient une sensation de plénitude et de réconfort, comme un grand coup de fouet, l’impression que tout était encore possible, un perpétuel recommencement à chaque aurore. Comme ces arômes volatiles, cet état de grâce se dissipait aux premières lueurs du jour et Marie se retrouvait insensiblement emplâtrée dans la quotidienneté de son existence.
Mais ce matin-là, c’était différent et elle le savait. Cette fois elle franchirait le pas : elle avait pris sa décision de femme. Au diable les autres ! Elle ne lutterait plus contre son feu, plus jamais. A partir de cet instant, Marie savourerait tous les jours à venir, un par un, l’un après l’autre, chaque journée, du matin jusqu’au soir, et la nuit aussi, jusqu’à ce qu’IL arrive. Puis qu’IL arrivait enfin ! Plus que trois jours. Deux jours et dix-neuf heures exactement car le train arrivait tard dans la nuit. Elle souriait presque, Marie, seule dans l’obscurité, devinant au loin une vive lueur, un feu d’artifice, comme ceux du quatorze juillet au Pont de l’Alma, quand elle les applaudissait avec son petit Pierre et qu’il la regardait les yeux grand ouverts, tout émerveillé.
Un long frisson lui parcourut le dos et finit de la réveiller. Elle se dirigea machinalement vers la cuisinière, éteignit le feu, posa un bol sur la table, sortit une cuiller du tiroir en bois, coupa un tronçon de la baguette de la veille et l’enfonça dans le grille-pain. Pour la première fois, elle se surprit à humer l’odeur du pain qui se cramoisit, les douces effluves de ce qui se consume. Comme si l’ombre de la mort redonnait relief à sa vie.
Quand elle eut fini de préparer le petit-déjeuner de son mari elle retourna dans la chambre, ouvrit les rideaux qui ne laissaient entrer que la nuit et alluma le plafonnier.
« C’est l’heure. Lève-toi. Ton café est prêt. »
Il se leva, enfila un long gilet et alla s’asseoir devant la tasse fumante. Comme chaque matin, elle le regardait prendre le petit-déjeuner sans un seul mot, en fumant sa deuxième cigarette, près de la fenêtre. Puis elle allait l’écraser à l’autre bout de la pièce qu’elle traversait en somnambule jusqu’au cendrier de verre collé à la photo du petit Pierre qui lui souriait. D’un commun accord, ils avaient décidé de la placer sur le buffet du fond pour éviter que leur regard ne s’y cogne trop souvent. Cela faisait presque sept ans déjà, mais leur couple ne s’était jamais remis du tragique accident. S’ils dormaient ensemble, c’était uniquement par manque de place. Lui rentrait tard du bureau et elle préparait des tas de gâteaux pour la paroisse en fumant beaucoup. Il n’était pas question d’avoir un nouvel enfant et les vacances passaient lentement au bord de la mer, dans la maison d’été des beaux-parents. Leur entourage estimait pourtant qu’ils avaient honorablement surmonté cette terrible épreuve et avait presque arrêté de les plaindre.
L’air était encore glacial lorsqu’il referma la porte derrière lui et les premiers rayons de soleil pointaient à la fenêtre.
Mercredi 13 février 1963, 5h15
Marie était déjà réveillée quand le réveil sonna. Elle enfila sa robe de chambre et traversa le couloir sur la pointe des pieds nus, un peu comme un chat, d’abord sur le parquet tiède et velouté qui par endroits cédait sous son poids en râlant et, à d’autres, craquait dans le silence, ensuite sur le carrelage gelé de la cuisine, presque mouillé, qui lui picotait les orteils. Epaulée à la fenêtre, elle tirait lentement sur sa cigarette. De temps à autre, elle se réchauffait les pieds en collant, l’une après l’autre, les voutes plantaires engourdies par le froid contre ses mollets encore emplis de la chaleur des draps. Sa peau délicate qui se refroidissait lui procurait une sorte de volupté.
Pour la première fois, elle ouvrit en grand la fenêtre. Elle avança le cou au-dessus du vide et inhala un bon coup. Elle ferma les yeux et se rendit compte que la rue d’Amsterdam à cinq heures et demie était loin d’être silencieuse. Elle perçut au loin le ronronnement du camion du livreur garé devant la boucherie, les murmures qui traversaient les façades capitonnées des appartements voisins, le premier sifflement du serin de M. Pettinotti, le concierge italien insomniaque, et quelques notes de musique échappées d’une radio inconnue que le vent avait éparpillées jusqu’à sa fenêtre. La vie avait déjà pris ses marques.
Elle respira profondément l’air froid et vit le quai de la gare, le train arrivait quai n° 8, le chiffre de l’infini pensa-t-elle, elle s’imagina le train qui se rapprochait, son arrivée, elle irait à Sa rencontre, courrait vers Lui pour le serrer fort dans ses bras, Le toucher enfin, après tout ce temps sans Lui, elle L’enlacera de tout son être et ils ne feront plus qu’un.
Les clapotis du café qui bouillait la ramenèrent dans sa cuisine. Elle en avait oublié le parquet glacé. Elle alla chercher deux bols qu’elle posa sur la table, sortit deux cuillers du tiroir en bois, coupa deux tronçons de la baguette de la veille et les enfonça l’un après l’autre dans le grille-pain.
Lorsque son mari s’assit à table, elle le rejoignit et trempa sa tartine dans le café. Il leva la tête, posa son bol et la regarda longuement les yeux à peine écarquillés. Puis il lui sourit, même des yeux. Elle savait qu’il la regardait mais continua de fixer le disque de son café.
« Tu rentres tard ce soir ? ».
« Non. Je serai là vers 19 heures »
« J’ai envie de préparer une blanquette de veau… »
« Une blanquette ? T’es sérieuse ? Ca fait tellement longtemps… Tu sais bien que j’a… C’est une très bonne idée, ma chérie ! »
L’air commençait à se réchauffer lorsqu’il referma la porte derrière lui et les premiers rayons de soleil pointaient à la fenêtre.
Jeudi 14 février 1963, 5h15
Elle était réveillée depuis longtemps lorsque le réveil retentit dans la chambre. Elle se dirigea vers la cuisine, referma la porte pour ne pars réveiller Henri et alluma la radio. C’était du rock. Du rock américain. Elle adorait ça. Elle n’avait pas écouté la radio comme ça, dès le matin, depuis… depuis. Elle pensait fort à Lui. Elle alluma vite le gaz, prépara les tartines, mit la table en sautillant, en se déhanchant sous sa robe opaline, légère, presque éthérée. Elle alla augmenter le volume du poste de radio et releva les pans de sa nuisette des deux côtés de ses hanches, elle frétillait comme un poisson dans l’eau, et traversait la pièce en se dandinant : elle se voyait dans un champ de fleurs, comme dans ce dessin animé incroyable qu’elle avait vu au cinéma, où Blanche Neige sait qu’elle est amoureuse d’un personnage de ses rêves. Elle en oublia de fumer sa cigarette.
Henri arriva, réveillé plus tôt que prévu par la musique. Il la regardait stupéfait mais visiblement heureux sans savoir que faire. Elle courut vers lui et l’embrassa sur le front :
« Viens mon chéri, assieds-toi ! C’est une magnifique journée qui commence !
L’air s’était réchauffé lorsqu’il referma la porte derrière lui et les premiers rayons de soleil pointaient à la fenêtre.
Vendredi 15 février 1963, 3h15
Le téléphone qui sonnait le leva de son sommeil. Il chercha son gilet dans l’obscurité de peur de la réveiller. Il se dépêcha de soulever le combiné.
- Allo…
- Bonsoir Monsieur. Vous êtes bien Monsieur Henri Sallier ?
- Oui, c’est moi , mais qu’est-ce qui se passe ? Vous m’appelez en pleine nuit. Quelle heure est-il d’ailleurs ? - Monsieur Sallier, ici la gendarmerie nationale… Vous habitez bien 18 rue d’Amsterdam, Monsieur, à Paris, dans le huitième arrondissement…
- Oui, oui, tout à fait…
- Vous êtes marié à Marie Sallier, qui est née le 1er juillet…
- Mais oui, mais qu’est-ce qui se passe bon sang !
- Monsieur, nous sommes au regret de vous informer que votre femme a été retrouvée morte à la Gare Saint Lazare, elle aurait glissé et serait tombée sur la voie…
Il lâcha le téléphone, courut dans la chambre, alluma la lumière. Le lit était vide. Il se précipita dans la cuisine. Sur la table, la photo du petit Pierre et un mot : « Je L’ai rejoint ».
Texte de Lili Castille






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