De la couleur du cul du ciel
Des feuilles recroquevillées sur leur propre mort volent à l’horizontal devant sa fenêtre ou tourbillonnent sur elles-mêmes, aspirées par la folie violente du vent. Le ciel est rempli de neige. L’herbe ondule en vagues vertes et déchaînées. Sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, le jeune pic épeiche tambourine à nouveau comme un forcené contre l’énorme pomme de pin censée indiquer le temps qu’il fait. De son bureau à la porte ouverte, Scribe entend parfaitement ses coups de bec : dans son empressement, le juvénile frappe aussi sur le bois qui entoure le carreau.
Hier, au premier toc, elle s’était levée et approchée de la porte d’entrée, pensant que quelqu’un lui rendait visite. C’est à ce moment-là qu’elle l’avait aperçu derrière la vitre, les plumes hirsutes et colorées. Amusée, Scribe l’avait observé quelques minutes. Il portait encore sa large calotte rouge et le bas de son ventre était toujours rosé. Leurs regards s’étaient croisés, le pic lui avait souri.
Il toque. Toc toc. Assise derrière son bureau, le regard perdu dans le paysage, Scribe revoit certaines scènes de la veille. La fameuse réunion.
Dans un vieux lavoir aménagé en salle communale, ils sont une quinzaine environ. Scribe a serré des mains, reconnus quelques visages. Déjà des groupes se forment, accointances politiques ou personnelles. Scribe répond vaguement à un maire. Dam contemple la scène, le bras croisés, le dos appuyé au mur. Un quidam pourrait le croire complètement absent, elle, elle sait qu’il n’en est rien.
Les tables sont disposées en un vague rectangle dont le centre serait évidé, chacun est libre de choisir sa place. La jeune journaliste s’assoit non loin d’un directeur d’école à l’humour rieur, face à la vieille présidente à la voix mâle. Face à ce jeune chargé de mission.
Dam choisit de s’installer face à la porte, ce qui lui permettra d’avoir un angle de vision de 180° sur la scène qui ne va pas tarder à se dérouler sous ses yeux. S’il tourne la tête à droite, il voit Scribe et ce premier adjoint. S’il la tourne à gauche, il distingue ce Johann et le moindre de ces gestes, et le moindre changement de regard. Peut-être qu’il ne bandera pas d’ennui cette fois ?
La séance commence laborieusement. Il manque une femme qui devrait être présente pour apporter des réponses à des questions importantes. La présidente demande à ce que le compte-rendu de la réunion précédente soit lu à l’assemblée. Scribe lève rapidement les yeux au plafond. Du coup, elle observe l’assemblage des poutres en chêne qui forment la structure supportant le toit. Du beau travail. Un toussotement la fait revenir parmi les participants, juste à l’instant où le chargé de mission prend la parole. Il n’est pas mal. Scribe écoute sa voix sans entendre un seul mot de ce qu’il raconte. En vérité, tout en caressant sa lèvre inférieure, elle le déshabille mentalement. Totalement. A l’instant où son majeur se glisse dans sa bouche, Yoann la fixe. Il rosit et poursuit son exposé en butant sur plusieurs phrases. Cela la fait sourire, un peu trop peut-être car la présidente lui pose une question à laquelle elle répond à côté. Yoann a les yeux plongés dans les siens. Scribe se demande à quoi il pense exactement, si des images identiques aux siennes affleurent à son esprit. Du coup, elle rougit violemment et sa phrase reste en suspend. Son voisin vient à son secours. Tout en posant sa main sur son avant-bras, il enchaîne. Scribe tourne alors la tête vers Dam. Aucune expression particulière n’est visible sur son visage mais ses yeux parlent pour lui. Le salaud ! Il s’amuse comme un petit fou.
Deux heures plus tard, le maire de ce village propose de terminer cette réunion par un verre de l’amitié. Scribe en profite pour sortir fumer une cigarette. Dans l’ombre, Dam est déjà là à l’attendre. « Bonsoir, beauté. Le rouge aux joues te va bien, tu sais ? » « Toi, je te… » « Oui. Moi aussi. Mais, là, j’ai une terrible envie de t’… Tout en lenteur et en application. » Scribe écrase sa cigarette, hésite une seconde et jette le mégot sur la route. « Viens… Viens… »
Le local des toilettes est vaste mais pas chauffé. Les WC ne les intéressent pas et aucun des deux ne se préoccupe de savoir si celui des femmes est occupé. Ou celui des hommes. Et même s’ils l’étaient tous les deux, cela rajouterait du piment à leur rapprochement charnel.
Un grand miroir surplombe le lavabo. Les mains de la jeune femme sont refermées sur le rebord en faïence blanc. Dam a retroussé sa jupe et caressé ses fesses. Il adore son cul. Ses doigts ont fouillé son entrecuisse trempé puis sa raie brûlante. Ses dents se sont plantées dans la chair tendre de son cou juste au moment où son gland a forcé le passage étroit. Le jeune homme bouge en elle si lentement qu’elle aurait presque envie de le bousculer. Il déboutonne son chemisier et libère ses seins. Scribe se cambre un peu plus et redresse la tête.
Dans le reflet du miroir, elle croise le regard de Dam qui savoure l’instant : non seulement, il l’encule mais en plus ce jeune con de chargé de mission les regarde, tétanisé. « J’aimerais que tu sois mon homme. » avoue Scribe au miroir. Dam s’était juste contenté de sourire, ses yeux vissés dans les siens, ses mains cramponnées à ses hanches. Et puis le rythme de ses coups de reins avait accéléré et ce n’est qu’en reprenant leur souffle qu’ils s’étaient aperçus de la disparition du mateur.
Scribe regarde à nouveau par le paysage. Le ciel est bas du cul, à en toucher les toits. Et le cul du ciel est gris sale, si sale qu’elle n’a aucune envie d’aller dehors. Dans quelques minutes, le ciel sera encore plus bas et sa couleur sera devenue cotonneuse. Il neigera. Il neigera et elle balancera un coup de poing rageur dans le coussin de son canapé avant de s’asseoir. Blottie dans ce pull trop grand, un livre à la main, les yeux sur la danse du feu dansera dans l’âtre. Ce soir, son grand lit sera encore vide. A moins que ?





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