L’attente de Germain Gramond
C’était New-York Hiver 66-67 Chelsea Hotel (on m’avait dit cette ville est une femme et quand elle chante c’est sans espoir et vivant (parce que l’espoir c’est seulement bon pour les morts ou ceux qui prétendent l’être, et toi si tu es dans cette ville, cela veut dire que tu n’es pas mort ou ne prétends pas l’être) - cette ville est une femme et ses yeux ont l’intensité de la lumière - quand elle te regarde, elle est traversée par ce qu’elle voit et en retour elle te traverse de ta propre image
& (sa bouche est l’embouchure d’un fleuve dont l’océan dans lequel il se jette est l’air que vous respirez ensemble (alors baise-moi lis-tu sur ses lèvres et tu les baises et elles se referment avant que toi tu n’aies eu le temps d’y fourrer ta langue,
& alors elles (ses lèvres) se rouvrent à nouveau - et sa langue en sort, tu la prends en bouche
& alors lèche-moi entends-tu, et tu suces sa langue avec l’avidité des enfants des caniveaux de Brooklyn regardant un marchand de glace - et toi tu baises la langue
& alors prends-moi t’invite-t-elle et toi tu cours sur les avenues à la chasse d’un taxi (tu rentres à pied, tu as mal aux orteils, tu as trop bu, tu es seul et la ville te paraît maintenant beaucoup plus longue qu’elle n’est haute)
et toi tu deviens la ville un instant, cet instant où l’amant devient la maîtresse et la maîtresse devient l’amant, par les sexes réunis dans les mêmes effusions, l’un l’autre chassant et fuyant la jouissance (recule, recule! va! n’approche pas maintenant petite jouissance, recule! ne me saisis pas encore - et la jouissance reflue et les corps se fouillent, reprennent leur souffle) et la rue redevient ville et tu marches, traverses des quartiers sans lumière, mais des femmes t’abordent, un dingue t’accoste te demande où se situe Jupiter, ton cœur bat à nouveau
& alors baise-moi affirme-t-elle et toi tu reprends corps avec elle (tu deviens la ville et à l’instant de jouissance tu es perdu, égaré au milieu de ce corps, le fouillant comme elle fouille ton intimité, tes peurs, ton ignorance, tes désirs les plus profonds, vous vous regardez, maintenant que le taxi t’a pris et roule à la vitesse des immeubles qui défilent
& alors tu baises la ville, jouissant d’elle puisque sans fin, sans frontière (ni au nord, ni au sud, ni à l’est et ni à l’ouest, ni en haut, ni en bas - tu vas partout et tu la baises, offerte à toute heure à toi, à tout homme qui n’est pas mort ou prétend ne pas l’être, elle est là permanente, dressée sur ses jambes et aux aguets, te regarde à chaque instant comme toi tu la regardes (elle sera ton reflet) t’offre son cul et attend que tu la baises et quand tu la baiseras, alors tu deviendras la ville et à ton tour (tu seras son reflet), comme d’autres hommes d’autres femmes qui ne sont pas morts ou ne prétendent pas l’être, tu t’offriras et tu attendras que d’autres hommes et d’autres femmes qui ne sont pas morts ou ne prétendent pas l’être, viennent, comme toi tu es venu, l’hiver 66-67 au Chelsea Hotel, craintif, allant dans les rues, avide, les sens encore froissés par la frustration, la chair comprimée dans la culpabilité, par l’étroitesse des névroses de ton village, parcourant la ville le corps tendu prêt à exploser, à crier, regardant la ville comme une femme aux longues jambes t’offrant son cul, qui en attendant que tu la prennes, regarde par la fenêtre les allées et venues sur la 39ème.
Ill be your mirror / Reflect what you are, in case you dont know
Texte de Germain Gramond






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