Le petit Malik de Mabrouck Rachedi
L’auteur du Poids d’une âme (éd. Lattès) revient avec un roman, Le petit Malik, déroulant vingt années de la vie d’un gamin de ses 5 ans à ses 26 ans.
Extraits
5 ans
BRUNO, IL ETAIT SPECIAL. Une trentaine d’années, mastoc comme tout, le gars, il avait la voix fluette d’un castrat. Les yeux fermés, on l’aurait pris pour une fille, en ombre chinoise, sa silhouette le rapprochait du gorille. Bref, c’était un spécimen unique dans la cité.
Bruno était marchand de glaces. Tous les après-midi, à 17 heures, il égayait le quartier de sa petite musique rétro du genre « cling cling cling ». On accourait tous comme des dingues à l’appel du carillon. Comme c’était pas une lumière, on lui grugeait facilement une glace par-ci, de la monnaie par-là.
- 1, 5 euro la glace. Sur 5 euros, combien je dois te rendre.
- 4 euros.
- D’accord.
A force, arnaquer Bruno au maximum était devenu un jeu. Le truc, c’était de se
pointer avec des gros billets, genre vingt euros. A ces niveaux-là, il était perdu, le pauvre. Il pouvait rendre plus que ce qu’on lui avait donné. Un jour, j’ai récupéré trente euros cash, juste grâce à ce tour de passe-passe.
[…]
10 ans
JE REGARDAIS TRANQUILLE Les lascars à la télé. Maman m’avait préparé des beignets aux pommes, mes préférés. Les devoirs m’attendaient à mon bureau vers lequel, résigné, je me suis dirigé. J’aimais perdre quelques minutes à faire tourner la mappemonde où mon doigt pointait le lieu d’un voyage imaginaire. Mon atlas était le guide du routard de mes divagations. Cette fois-ci, je suis allé en Belgique où j’ai traversé les rigueurs de l’hiver, chevauché la frontière entre les Flandres et la Wallonie, descendu Ice Mountain, la piste de ski couverte de Comines, visité le musée de la Rubanerie, découvert émerveillé la fameuse médiathèque de Mouscron, arpenté les tranchées de la Première Guerre mondiale puis les zones minières en friche… Retour à la réalité, je bouclais mon exercice de maths en dix minutes et révisais un poème amusant à propos d’un inventaire. Ma mère a corrigé une retenue oubliée dans une multiplication et m’a conseillé de réciter moins vite la prochaine fois. J’avais bien travaillé, demain le maître et la classe me féliciteraient. Maman m’a donné une permission de sortie d’une heure et demie, le temps d’un foot avec les copains. Sur le chemin, j’ai aidé Mme Cohen qui traînait deux sacs aussi lourds que des parpaings. Aux passages piétons, les automobilistes s’arrêtaient avec le sourire et un salut amical. Sur son perron, Mme Cohen m’a glissé une piécette malgré mes protestations de pure forme. Mon pécule m’a permis d’acheter une canette de Coca chez Mouloud l’épicier tellement bigleux qu’il ne reconnaissait pas le voleur qu’il vouait aux gémonies. Au terrain de foot, on a tapoté dans le ballon sans s’insulter, juste par amour du beau geste. Les passes succédaient aux mouvements collectifs qui précédaient des buts d’anthologie dans un match où la rigueur de notre stratégie ne tuait pas les élans créatifs, où les bourrins ne taclaient pas tout ce qui bougeait et où la partie se terminait par une accolade entre adversaire fair-play. On a déroulé le film de la rencontre sous la douche qui crachait des jets d’eau chaude puis on est rentrés chez nous. Là, surprise, maman avait préparé des crêpes pour Mardi gras. J’en ai englouti une dizaine, enrobées de chocolat onctueux. Maman m’a ensuite indiqué la porte pour une sortie cinéma. Fallait que je me cultive en m’ouvrant à d’autres univers que des émissions de télé débiles m’a-t-elle dit et elle avait raison, le film m’a remué. Au retour, on a flâné le long d’un trottoir en humant l’air du temps. Des policiers nous ont salués d’une inclinaison de tête, qu’on leur a rendue, puis on a commandé une glace et on s’en est allés. Maman m’a raconté l’histoire de papa, parti en mission quelque temps mais qui reviendrait, promis. Et Boualem ? Un moment d’égarement, une passade, rien de plus. Sa voix me berçait quand je m’enfonçais sur le siège en cuir de notre break.
Je me suis réveillé.
Maman gueulait qu’il fallait que j’aille aux courses.
En fond sonore, une émission de jeu.
Je n’avais ni ordinateur ni mappemonde.
Et je n’avais pas fait mes devoirs.
21 ans
UN JOUR, ON M’A EXPLIQUE qu’il valait mieux que je m’appelle Marc. Marc, Malik, c’était le même prénom à une syllabe près, non ? J’étais téléopérateur chez Créditis, un établissement de crédit à la consommation. Le principe était simple, on prêtait une somme à un pauvre type et on le plumait en intérêts. Sur les gros coups, on récupérait deux fois plus qu’on avançait. Du racket ? Non, le fonctionnement normal de la société capitaliste. Et le capitalisme, ça passe mieux quand on s’appelle Marc plutôt que Malik, c.q.f.d.
[…]
Mabrouck Rachedi a travaillé dans la finance et vit en banlieue parisienne. Le petit Malik, c’est l’histoire d’un gamin de la cité Garibaldi. Malik vit seul avec sa mère qu’il adore. Ses deux meilleurs amis sont Salomon et Abdou. Salomon choisira de s’en sortir, Abdou préférera rester dans sa cave. L’insouciance de l’enfance va faire place aux expériences de l’adolescence. Et dans cette banlieue, Malik va devenir grand.
Le petit Malik est un roman doux amer. Mabrouck Rachedi a su trouver les mots pour raconter le passage de l’enfance à la vie adulte quand un gamin manque de repères sans se départir d’un humour grinçant.
Le petit Malik, Mabrouck Rachedi, Editions JC Lattès 220 pages 15 €
Illustrations de El Diablo











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