Thierry Brun vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Surhumain. La ligne de tir sort le 24 mai 2012. Extrait Un matin, alors que Jade prenait son petit déjeuner sur la terrasse, son compagnon de villégiature apparut, nu, le visage marqué par la douleur et par la peur. Un jeune homme à l’œil droit maquillé, à [...]

Le risque de l’histoire de Dominique Dussidour

 Dominique Dussidour est née en 1948 à Boulogne-Billancourt. Après des études de philosophie et d’ethnologie, elle a été institutrice à Paris et professeur de français à Saïda, en Algérie. Depuis 1981, elle travaille dans l’édition. Elle vit à Paris et fait partie du comité de rédaction de la revue littéraire en ligne remue.

Dominique Dussidour a publié de nombreux romans dont Si c’est l’enfer qu’il voit. Dans l’atelier de d’Edward Munch chez Gallimard en 2006.

Dans toutes les publications littéraires existantes, rares sont les romans d’une telle teneur. Le risque de l’histoire est abordé d’une manière inhabituelle. Dominique Dussidour a choisi de raconter l’histoire de deux femmes ou plutôt de leurs maisons et donc, de leurs familles.
Le livre :
Zita a fui son pays pour aller travailler en Allemagne. Avec l’argent gagné, elle fait construire une maison en Croatie, dans son village natal. Les soldats la détruiront.
En France, Romane l’écrivain, écrit dans une vieille maison prête à s’écrouler ; le Sumac, qui ne lui appartient pas. Les habitants de cette maison organisent des parties de poker clandestines pour obtenir l’argent qui permettrait d’entreprendre les réparations nécessaires.
Après la guerre, Romane va rencontrer Zita en Allemagne. De leur rencontre naîtra le récit des survivants.

Extraits :

[... Personne ne prête attention au jeune mari qui descend l'escalier et s'éloigne de la chambre commune où il n'a plus sa place, ces pas furtifs sont les siens. En plein été, un été à l'odeur de figues et de capucines, un de ces étés qui rappellent les photos quand le présent doit prendre du recul pour ne pas s'anéantir : deux miroirs d'eau, un blanc et un noir, un plan luminescent de terre ocre et des pluies d'étoiles fusant du bout des doigts, un de ces étés où l'obscurité des nuits pèse identique aux éblouissement du soleil, où l'animal et le végétal plongent crocs et racines dans la permanence du minéral, cet été qui se promettait d'être réconciliateur avec ceux qui l'avaient précédé et conciliant avec ceux à venir, le jeune père va entrer dans un autre lit.
Comme si - à tenter de formuler ce qu'il ne formula pas - il n'acceptait pas l'engendrement de la chair, n'acceptait pas de remettre en jeu sa présence au monde ni de miser sur sa propre existence comme garante d'une autre, comme si niant l'ascendance qui l'avait conduit de son origine à lui à ce ventre aimé, adoré, dont l'œuf parfait jusque dans ses torsions, il niait la descendance qui le nierait à son tour, avait-il auguré des halètements de Zita, le jetterait dans une fosse où si une catastrophe survenait - et elle surviendrait, dont il réchapperait - , il s'imaginait déjà gésir parmi tant de pères foudroyés par leur paternité, comme s'il refusait le temps de quelque direction et par quelque orifice qu'il prit s'écoule, entrailles de la terre ou du corps, il prit refuge dans les draps vierges de tout naissance.
La nuit où traversée par du corps, traversée par de l'été, traversée par la splendeur du temps, Zita s'éreintait dans le lit matrimonial, où l'acte de donner vie dénouait sa chevelure, dénudait ses épaules et ses seins, cisaillait ses reins, écartait ses cuisses, et sous la poussée d'un enfant en train de jaillir ouvrait son sexe à un jeune crâne prêt à conquérir le monde, Ivan ouvre la porte sur le jardin, la grille sur la ruelle et laisse derrière lui la maison occupée au seul travail des femmes.
La peur l'éloigne de celle qui est son appartenance, sa possessions et son amour, referme pour lui ce ventre qui expulse un corps et l'expulse, croit-il. Chassé, croit-il, il s'enfuit, fuit sa peur incontrôlable. Il glisse d'ombre en ombre, évitant les habitations, les indiscrétions, les sollicitudes.
Se dérobant à comprendre ce que traverse Zita, il se hâte vers ce qui autrement dénoue la chevelure, dénude les épaules et les seins, cisaille les reins, vers une qui autrement écartera les cuisses et ouvrira son sexe : une femme jeune, veuve, vivant seule à l'écart du village, belle et vierge de lui et d'un crâne nouveau-né...]

[...Entre eux ils appellent ces soirées des saint-gildas parce qu'ils ont commencé de jouer un 29 janvier. J'étais là, arrivée le jour même.
L'hiver tirait ses lignes glacées derrière les vitres du train. Durant ce voyage vers le Sumac je flottais dans les eaux mordantes d'une erreur sentimentale.
Je m'étais montrée d'abord naïve, je n'avais rien anticipé, puis lâche, si bien que refusant de mourir d'amour encore une fois j'avais rompu dès mon retour de Munich, je le raconterai peut-être un jour. La Loire tourbillonnait entre les quais de Tours, le Clain entre les rives de Poitiers. Les champs étaient blancs, les arbres givrés, les étangs gelés. Les corneilles s'abattaient par plaques sur des villages éteints. Jacques m'attendait devant la gare d'Angoulême.
- Tu es certaine que tu ne serais pas mieux dans la maison? Tu aurais plus chaud au grenier, dans mon ancienne chambre.
Il tenait ouverte la porte de la cabane à outils située à gauche du bâtiment d'habitation, je l'ai décrite au début de notre visite. Il l'avait vidée de ses outils et machines, lessivée, isolée, repeinte, aménagée à mon intention.
- Une table et une chaise, une lampe qui éclaire bien, lui avais-je dit au téléphone, une multiprise électrique, c'est tout ce dont j'ai besoin. Et si possible une fenêtre.
La moquette noire, les deux fauteuils en carton de cuir pelucheux, le comptoir avec des verres et des bouteilles de whisky, la table de jeu éclairée par une lampe vert et or qui serait ma table de travail, les gravures de chasse dissimulant fissures et raccords, l'ensemble composait un simulacre de bar ouvert la nuit dans le premier arrondissement...]

Certains disent qu’une maison, ce n’est qu’un tas de pierre et qu’on peut partir et aller reconstruire ailleurs sans remords ni regrets. D’autres disent qu’une vieille maison est imprégnée de tous ceux qui l’ont occupée avant et que les murs ont des oreilles.
Ici, avec Le risque de l’histoire, Dominique Dussidour prouve que les souvenirs et les récits familiaux nous habitent tout autant que les lieux que nous avons occupés. Construire et reconstruire des murs, c’est aussi se construire ou se reconstruire.

Le risque de l’histoire est un roman fort et puissant au goût de nous car quelque part, toutes ces vies, ce sont les nôtres. L’écriture de Dominique Dussidour est foisonnante et aguerrie. L’auteur est une virtuose de la plume et en joue magnifiquement.

Le risque de l’histoire, Dominique Dussidour, Editions Laurence Teper 264 pages 19,50 €

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Cali Rise

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