Mort aux frousses
Le vent secoue les aiguilles jaunes du mélèze, accélérant sa nudité prochaine. Elles tombent sur les branches éternellement vertes du sapin. Les dernières feuilles des bouleaux sont devenues jaune rouillé. La jeune mésange n’est pas venue frapper à sa fenêtre aujourd’hui.
Au téléphone, l’homme lui demande d’apporter plusieurs documents IMPORTANTS : un justificatif de domicile, trois extraits récents de son compte bancaire habituel, une pièce d’identité, son dernier avis d’imposition et le prévisionnel. « Votre date de naissance ? » « Vous êtes pire que la sécu ! » Elle aime son rire qui jaillit. Demain, elle baise un banquier. S’il lui propose un prêt à un taux plus acceptable que celui de son concurrent, elle l’aura réellement baisé.
Elle note le numéro de téléphone que sa correspondante lui propose. « Rappelez-moi votre nom, madame ? » Au-dedans Scribe rit tellement quand son interlocutrice lui répond monsieur qu’elle note un autre patronyme. Il/elle proteste gentiment.
La jeune fille râle qu’elle n’est pas encore habillée. « Quoi ? L’imprimante n’était pas encore installée en réseau et cette conne n’a plus d’encre noire ! » La journaliste enfile sa tenue et saute sur un pied en lui demandant si ce sont bien ses baskets. « Tu ne t’en rappelles plus ? » Pas vraiment. Normal, non, au bout de deux années d’abstinence ?
Sur les chemins forestiers qui sentent bon la pourriture, Scribe écoute les inspirations et les expirations de sa compagne. « J’ai froid aux dents » « Et moi, j’ai encore mal au cul de mon footing précédent ! » « J’ai vraiment froid aux dents » « J’ai réellement mal eu cul ! » Quelques foulées plus tard « Dis donc, si des personnes nous entendent, elles doivent se marrer ! » Elles ne croiseront que deux badauds qui ne badinaient pas.
Le long d’un mur revêtu de planches, les deux femmes s’étirent. Scribe tend son cul vers le ciel et vers les yeux du voisin qui n’en loupe pas une miette. « Je ne porterai jamais ce genre de moule-bite ! Quand je pense que tu en as toute une collection qui dort dans tes placards ! » « Tiens, justement ! Regarde voir s’il n’est pas trop taché que je puisse le ranger pour les deux années à venir ! » Le visage maquillé encore de fous rires, elles ouvrent la porte.
« Alors, ça y est, l’Alain a fait cette connerie. » Scribe regarde le vieil homme aux yeux bleus humides, ses lèvres et son menton tremblotants. Sa jeune amie change de sujet en évoquant son stage prochain. En avalant une gorgée de thé, Scribe songe à ce début d’année où le vieillard parkinsonien débutant ne songeait qu’à se jeter sous le premier train qu’il croiserait et à cette année-là, pas si lointaine finalement, où la jeune fille voulait se flinguer. Ou se pendre. En les écoutant rire et blaguer, elle se dit que tous les deux sont revenus du chemin de non-retour mais qu’un jour prochain, le vieil homme n’aurait plus à choisir.
Dehors la nuit est noire. Deux papillons s’accrochent aux carreaux de sa fenêtre. Demain matin, Scribe ira acheter une cartouche d’encre noire. Puis, elle la regardera partir vers Lyon. Vendredi, la jeune fille sera à Marseille. Ensuite, elle remontera vers Lille. Scribe taira son manque d’elle. Je ne sais pas dire « je t’aime » aux gens que j’aime. Mes sentiments seraient-il si laids ? Un jour, il faudra bien que je tue ces peurs de gamine !





Leave a Reply