Fuck Noël

Photographie de Ernesto Timor

Photographie de Ernesto Timor

Les derniers acheteurs s’empressent sur les trottoirs, les uns chargés de paquets en tout genre, les autres bardés de leurs intentions de dégoter LE cadeau qui tue. Tous ont le regard brillant des junkies du fric, aucun ne la voit. Pourtant, elle est là : mal fringuée, puante et la gouaille dégoulinante de mots orduriers.

Ils s’écartent sur son passage. Certains le font d’un geste ample et souple, d’autres l’évitent aussi raides que des paons mal baisés. Aucun ne serait capable de la décrire si on le leur demandait. Ça fait des nuits et des jours qu’elle a quitté le monde des vivants.

Oh, bien sûr, ils savent qu’elle est là. L’odeur, vous comprenez, et ses cris qu’elle pousse en leur tendant une main sale et tordue ou son poing qu’elle leur fiche sous la gueule. Mais ils ne font plus attention. Des comme elle, il en traîne plein les rues.

Il faudrait quand même faire quelque chose ! Les expulser avec tous ces Noirs et ses Arabes ! C’est vrai, quoi ! De quoi ils se plaignent ? En plus, ils ne paient pas le billet de retour ! Et l’avion, qui est-ce qui paie le carburant de l’avion, hein ? Et puis, ils touchent le RMI. Et une prime de Noël. Sans compter qu’ils nous empêchent d’accéder au guichet de la banque quand on leur distribue !  On leur propose de les loger au chaud et ces cons refusent ! Ils préfèrent crever au fond du bois. Ou sur le trottoir. On ne va quand même pas se priver de nourriture parce que d’autres n’en ont pas, si ? Qu’ils crèvent ! C’est Noël, merde ! J’ai bossé toute l’année, moi ! J’ai bien le droit d’acheter des ordinateurs portables à mes filles de onze ans qui en sont déjà à leurs troisièmes mobiles et autant d’iPod. Leur premier iPhone, ce sera pour l’an prochain, elles sont quand même un peu jeunes. Et puis, faut leur faire comprendre qu’on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie. J’ai acheté un lecteur DVD à ma mère. Ça va être encore galère pour lui en faire comprendre le fonctionnement, elle avait tout juste digéré la manipulation du magnétoscope ! Mais merde, c’est ma mère ! Faut pas que j’oublie de passer récupérer le collier de Rosie. Et j’espère que Maddy n’aura pas omis de faire livrer le cadeau à Paula. J’ai hâte de la voir dans cette tenue de dentelles noires. Au prochain séminaire, c’est décidé, je l’embarque dans mes valises, histoire de m’envoyer en l’air copieusement.

C’est à tout cela qu’il pense l’homme au long manteau noir quand, les coudes levés bien haut, il évite que ces jolis paquets cadeaux n’entrent en contact avec ceux de cette belle femme blonde, so sexy. Il a juste le temps de reconnaître la fragrance vanillée de Shalimar et d’égrener les premières notes d’Initials B.B. avant d’être repoussé brutalement par un souffle chaud contre les vitrines qui volent en des millions d’éclats couleur diamant. Ses yeux morts regardent la vieille merde qui gît juste là, les guenilles retroussées sur ses jambes ulcérées. Déjà, on entend les sirènes qui s’affolent. Et le petit Jésus dans la crèche branlante, mais miraculeusement épargnée au centre de ce grand magasin, éclate d’un rire sardonique. Toutes dents dehors.

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Cali Rise

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