Petit, petit, petit…
Allongée sur le canapé, Scribe se meurt. Ou tout du moins, elle a l’impression de mourir, de tomber dans un puits sans fond, d’être aspirée. Comme lors de malaises hypoglycémiques d’adolescente. Ou lors de soirées trop arrosées où son cerveau frôlait le coma éthylique. Encore un peu et elle va imiter son amie Camerounaise et ses mimiques théâtrales. « Mais montre-moi Newman, Scribe ! Ce n’est pas Newman, je ne le reconnais pas ! Montre-moi le vrai le vrai ! Tu n’es pas Newman, je ne te reconnais pas ! Newman, le vrai, montre-toi ! Scribe ! Où est Newman ? » Ça durait toujours de longues minutes pendant lesquelles Régine agitait ses jolis bras et roulait ses yeux noirs dans tous les sens. Mais là, Scribe ne faisait même pas semblant de jouer au Camerounais malade. « Tu peux garder mon jeune frère, Scribe ? Il a de la fièvre. A 40°, il convulse. » Et Régine était partie en lui laissant le jeune ado malade. Aux râles qu’il poussait, affalé sur ce même canapé, les bras pendants et les yeux qui roulaient plus vite qu’une boule de billard, la jeune femme aurait dû appelé le SAMU. Ou un prêtre. Elle lui avait collé la manette de la Playstation qui se trouvait là et il avait agonisé devant Mario et son bleu pendant qu’elle écrivait ses articles.
Oui, Scribe est malade. Et personne n’est là pour s’inquiéter de son bien-être. Un comble ! Se retrouver à genoux, les coudes sur la lunette des chiottes à prier canard WC que ça s’arrête. Tout ça pour avoir avalé des médocs censés me soigner. Et pourquoi je ne me suis pas fiée à mon instinct qui me disait de me de cette ordonnance foireuse ? Surtout que ce spécialiste m’avait prévenue : vous risquez d’avoir des nausées, des évanouissements ! Putain de merde ! J’ai l’air sexy la tête plongée dans la cuvette, c’est sûr !
Scribe se redresse en prenant appui sur les murs de chaque côté. La pièce tangue aussi sûrement qu’un bateau malmené par une tempête de force giga-méga-cosmique. Au passage, elle se saisit d’une canette de Coca-Cola. Vive la consommation et le libéralisme ! Quelques minutes plus tard, après d’autres allers-retours émétiques, elle plonge dans un sommeil réparateur.
Maintenant réveillée mais toujours aussi faible, Scribe lit un petit bouquin écrit par un psychothérapeute, Surmonter ses peurs. En bruit de fond, la télévision crache des images qu’elle ne regarde pas jusqu’à ce que l’animatrice prononce le nom de Hulot. Tiens, il n’a plus cette façon de parler hachée ! Hum. Elle s’est fait retendre le visage, non ? Allez-y, expliquez-moi pourquoi le Canada détruit toute cette forêt en extrayant du pétrole sale ! Il faut des tonnes d’eau pour le nettoyer et on recrache toutes les merdes dans des bassins de décantation qui pourrissent là. Des inconnus meurent de cancers qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Au moins, les chercheurs pourront enquêter ! Des ingénieurs sont capables de fabriquer des voitures qui utilisent un autre carburant qui n’est pas un dérivé du pétrole. Rien de nouveau sur la planète. Mais pourquoi prendre un véhicule quand on peut marcher 200 mètres ou qu’il existe une multitude de moyens de transports collectifs ou autres ? Pourquoi vouloir poser des panneaux voltaïques dont personne ne sait quoi faire quand ils sont arrivés au bout de leur durée de vie pour vendre de l’électricité à EDF alors qu’il est si simple de se chauffer avec des granulés de bois comme le font déjà les Suédois depuis plus de 20 ans ? Et pourquoi personne ne parle de la méthanisation ? A moins que le documentaire soit passé pendant qu’elle comatait ?
Vers une heure du matin, Scribe rejoignit sa chambre. Une demie heure plus tard, elle avait terminé de changer les draps de son lit. Le jeune siamois qui souffrait depuis plusieurs jours de sa queue cassée s’était oublié sur son lit. Un tout petit pipi. Et mon cul ?
Prise d’un nouveau malaise, Scribe s’assoit sur la chaise derrière son bureau. Elle récupère une dernière fois ses mails. Son Lord anglais la prévient qu’il va jouer les puces d’un pays à l’autre en moins d’une semaine. Une étudiante la remercie d’avoir répondu à son questionnaire, ainsi elle pourra terminer sa thèse. On l’invite à une soirée. On l’a prévient qu’untel donne un concert, qu’une autre sort son nouvel album. Demain, il faudra vraiment qu’elle rattrape son retard ! Aucune nouvelle de Dam. Rien d’imprévisible en somme.
Allongée entre ses draps propres, Scribe songe à ce fils qui cherchera toute sa vie à savoir qui avait vraiment tuer sa mère, à ces flics qui ont bâclé l’enquête, à cet homme qui a fait rebondir le procès en racontant à une journaliste qu’il avait vu deux individus sortir du chemin avant de croiser les pompiers, à cet avocat qui répond que tout cela est impossible car après vérification des registres les pompiers n’étaient pas présents à cette heure-là, personne n’a évoqué le fait que l’homme se trompait peut-être d’heure mais pas de jour. C’est vrai quoi ? Si quelqu’un demandait à Scribe ce qu’elle avait fait la veille, elle serait incapable de se rappeler de tous les petits détails. Et pourtant, la jeune femme est réputée pour avoir une mémoire d’éléphant.
Au petit matin, Scribe ouvre ses volets. La neige tourbillonne dans le jardin. On dirait que les nuages d’un blanc grisé se détachent minuscules morceaux par minuscules morceaux. Pierre Delmas chante dans son lecteur. Encore très affaiblie, la journaliste saisit son téléphone. « OK ! Je rappellerai en début d’après-midi. » En raccrochant, Scribe songe à sa grand-mère qui lui racontait comment, au soir, tous les habitants du bas du village appelaient leurs canards qui sortaient de la Meuse en se dandinant. « Tieu tieu tieu ! » « Viens viens viens ! » « Petits petits petis ! » Prise de frissons, la jeune femme resserre son gilet. Dehors, il fait sûrement un froid de canard. Un père porte plainte contre les flics pour attouchements sexuels. Lors d’une perquisition dans une salle de classe, un chien dressé pour découvrir la drogue a reniflé sa fille qui a été fouillée. Et tous les élèves de la classe sont traumatisés. Une fouille identique avait eu lieu dans la classe de troisième de son frère, un jour. Il était revenu impressionné par l’efficacité de ces chiens. « Au moins eux, tu ne peux pas leur raconter de crack ! Le bahut à virer quatre élèves qui planquaient de la drogue au milieu de leurs chaussettes, dans leurs casiers. » Aucun parent n’avait porté plainte. Scribe repense à ce documentaire dans lequel une mère prétendait que tout allait bien dans son couple, que sa fille était parfaitement heureuse alors que dans la pièce à côté, sa fille racontait pourquoi elle venait en cours, une bouteille de vodka à la main. Et surtout, pourquoi elle la buvait. Parents, ouvrez-les yeux avant qu’ils ne soient trop tard ! C’est encore loin trop tard ? Un jour, il faudra que je cherche d’où vient l’expression « rendre la classe ».





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