Projections

Le reflet du miroir lui renvoie l’image d’une jeune femme mince, terriblement sexy, juste habillée d’un jeans et d’un soutien-gorge, les bras levés au-dessus de sa tête aux cheveux mouillés. Scribe enfile son tee-shirt aux manches longues et sourit. Dam est rentré. Qu’a-t-il fait pendant ces six jours ? Qui a-t-il fréquenté pendant ces sept nuits ? Elle ne le saura jamais. Je viens de rentrer. Cette ville est formidable. J’aurais aimé t’y baiser à différents endroits. Il est comme ça, Dam. Lisse et si profond.

Sous l’avant-toit, la fumée de sa cigarette monte dans l’air humide en tortellini blanchâtres. La jeune femme regarde passer les voitures qui éclaboussent la chaussée de larges giclées d’eau. Il pleut. Le ciel pisse des averses. Le ciel s’éclaire d’un éclat jaune de soleil. Le ciel se bleuit de gros nuages gris souris. Le ciel est toqué. Scribe aussi.

Elle rêve. Elle rêve de mettre un point final au manuscrit qu’elle n’a pas encore repris. Elle rêve aux heures passées avec Dam qui dureraient une journée et toute une nuit, tout contre lui, profondément en lui, et qui n’existeront jamais. Elle rêve à ce qu’un photographe aux yeux noirs ne lui dira jamais. Elle rêve aux pas et aux gestes qu’elle et l’Homme à la lampe esquisseraient dans ce lieu fréquenté uniquement par des homosexuels, hommes et femmes. Scribe rêve.

L’éditeur lui aurait indiqué d’un doigt manucuré l’endroit où elle aurait apposé sa signature. Encre noire sur papier blanc. En bas de l’immeuble, le photographe aux yeux noirs lui aurait pris la main pour l’attirer brusquement dans ses bras. Ils auraient parcouru les rues de Paris sur son vélo à lui. Le photographe l’aurait déposée devant cette bâtisse impersonnelle, ses yeux noirs remplis d’éclairs gris. Elle se serait changée rapidement dans le couloir, seule, au bas des escaliers. En haut des marches grinçantes, elle aurait pénétrée dans cette pièce sombre, vaguement éclairée de par des spots rouges, bleus et roses. Dedans, des corps auraient glissé tout autour d’elle. Au bar, elle aurait retrouvé l’Homme à la lampe. Habillé d’une guêpière et de bas noirs, son joli cul lui aurait fait perdre l’esprit. L’alcool aurait fait le reste. L’ambiance aussi. Au petit matin, elle aurait flâné dans les rues emmitouflées de l’aube hivernale jusqu’à marcher vers son homme. Ils auraient léché leurs bouches, y cherchant des odeurs d’autres salives, d’autres sucs. Leurs corps se seraient épousés plus sûrement que celui de jeunes mariés encore vierges de l’autre, là, sur le trottoir au matin gris. Et puis, son amant l’aurait entraînée dans un appartement qu’ils auraient visité, pièce par pièce, bousculant les meubles et les bibelots de leurs êtres assoiffés et inassouvis. Toute une journée et toute une nuit.

Scribe rêve d’apesanteur. Comme la Madame rêve de Bashung. *De voltige à plusieurs. Un rêve de fougères. De foudres et de guerres. A faire et à refaire.

La cigarette est écrasée depuis longtemps. La porte est claquée. Sur son clavier les mots s’enchaînent. Les chroniques et les articles pleuvent. Profitez, c’est gratuit ! Quelque part, il la lit. Quelque part, ils la lisent. Mais qu’est-ce qu’elle dit ? Mais qu’est-ce qu’elle se dit, elle, personnage perdu au bout des fils de la marionnette d’un auteur ? Alors Scribe se raidit, se ferme. La ferme. La Vérité est ailleurs. Cochon qui s’en dédit !

*Extrait de Madame rêve, Alain Basung

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Cali Rise

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