Quand nous étions innocents de Mémona Hintermann et Lutz Krusche

Pologne 1989. Lors d’une visite officielle du président Mitterrand, Lutz Krusche est fusillé du regard par « des yeux grands et verts, couleur des mers du Sud ». Ces beaux yeux, ce sont ceux de Mémona Hintermann, grand reporter de France 3. Lutz est correspondant du magazine Der Spiegel. Ces deux êtres hors norme ne vont plus se quitter. Ils se marieront en 2001.

 

Quand nous étions innocents est le regard croisé d’un couple sur les vingt dernières années. Sortie d’une pauvreté extrême à l’île de la Réunion (Tête haute), Mémona Hintermann couvre pour France 3 les évènements qui secouent la planète depuis 30 ans. Lutz Krusche a assisté à la chute de l’hitlérisme : fuyant l’Armée Rouge à pied et dans la neige, sa famille bourgeoise et lui tombe dans la misère la plus totale. Autodidacte, il devient correspondant international de grands quotidiens allemands et chef de bureau de Der Spiegel à Londres, Washington et Paris.

Chacun leur tour et ensemble, Mémona et Lutz décrivent les faiblesses des puissants et la force tranquilles de ceux d’en bas. Elle dévoile pour la première fois les coulisses de ses reportages, il raconte avec humour sa découverte époustouflée de la France et des Français.

Lech Walesa, Maggie Thatcher, Jacques Chirac, François Mitterrand, Françoise Sagan, Konrad Adenauer, Nelson Mandela, Gerhard Schröder, Nicolas Sarkozy (pour ne citer qu’eux), tant de personnages importants qui ont croisé leur route.

 

Quand nous étions innocent est un vrai trésor d’informations et d’anecdotes où trônent l’amour et le respect. Chapeau bas et révérence madame et monsieur !

 

Extraits :

 

Lutz :

En Grande-Bretagne, l’étoile montante de ces années-là est une jeune députée archi-conservatrice qui fait bouillir le parlement. Elle s’appelle Margaret Thatcher. Il faut avoir connu la Grande-Bretagne d’avant Thatcher pour comprendre l’ascension phénoménale de Maggie et la popularité de sa philosophie ultra-libérale – le tchatchérisme tant maudit par la gauche, surtout en France. A son arrivée au pouvoir en 1979, l’économie, le climat social et moral se dégradent dramatiquement. Les hommes politiques sont jugés faibles et lâches face à des syndicats omnipotents. Même la gauche britannique gênée mais impuissante, accueille à bras ouverts cette dame de fer qui défie les syndicalistes avec sa célèbre remarque : « Who is ruling Britain ? » (Qui gouverne la Grande-Bretagne ?)

Le peuple la voit aussitôt comme un sauveur. Enfin une personne qui n’a peur de personne et qui remettra le pays sur pieds ! Et ça marche. Du moins au début.

[…]

 

Mémona :

Margaret Thatcher ! Impossible de lui rester indifférent. Détestée ou adulée, Maggie a sa personnalité. Aucun service de communication n’a été assez fort pour lui imposer d’ébrécher son armure. Surnommée la « Dame de Fer » par Mikhail Gorbatchev, elle a su séduire Mitterrand : « Elle a la bouche de Marilyn Monroe et les yeux de Caligula » aurait confié le président français.

Elle qui s’accroche en permanence à son sac à main (handbag) a tellement maltraité ses ministres que la presse ironise : « she is handbagging them » – elle les tabasse avec son sac à main.

Lors de ma première interview, le chef du gouvernement britannique est juchée sur un tracteur dans un village du sud de l’Angleterre, en pleine campagne électorale. Robe bleu roi assortie à ses yeux, chignon laqué enserrant ses cheveux comme des fils d’acier, la main crispée sur son handbag, Maggie fait partie de ces « hommes d’Etat » qui décident seuls d’accorder une interview, au pied levé, devant son attachée de presse furieuse nous maudissant du regard. Maggie sait profiter de l’occasion pour casser son image auprès des Français : elle devient souriante, presque cajoleuse, séductrice même. Elle n’ignore pas que la presse en France ne la gâte guère à cause de son profil de « Cruella sociale ». Personne n’oublie non plus sa célèbre réclamation à l’Europe à propos des subventions agricoles : « I want my money back » – rendez-moi mon argent. Un jour à Bruxelles, ne pouvant plus supporter ses exigences, Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture, ne peut retenir une remarque explosive : « Mais qu’est-ce qu’elle veut cette ménagère ? Mes couilles sur un plateau ou quoi ? »

[…]

 

Mémona et Lutz :

En feuilletant un carnet de Lutz consigne des citations depuis sa jeunesse, je tombe sur les paroles fascinantes du théologue Friedrich Christoph Ôtinger (170261782) : « Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je peux changer et la sagesse de faire la différence. »

Voir la différence. Savoir faire la différence. Relativiser. Un effort philosophique de chaque jour. Grâce à notre parcours, nous avons eu le privilège, rare, d’entrer à Buckingkam Palast à Londres, dans la Maison Blache à Washington, au Kremlin à Moscou, dans le Palais du Peuple à Pékin, dans les salons royaux en Arabie Saoudite et… et… Pas une fois, la splendeur, le luxe, le pouvoir nous ont fait oublier – et surtout pas mépriser – nos chemins à travers la pauvreté, la faim.

 

Voir la différence. Au sommet des pouvoirs, les cœurs vides, l’atmosphère presque malsaine des tensions derrière une façade de cordialité, les embrassades, les rires faux des puissants dans des numéros d’amitié pour les caméras, les bains de foule dans l’œil des tireurs d’élite sur les toits… Un rideau de théâtre. Aucun lustre en cristal d’un palais présidentiel habillé de rideaux brodés d’or, meublé d’antiquités historiques, ne peut camoufler la vacuité malgré les soldats en uniforme d’opérette. Impossible de ne pas penser à un des personnages de William Shakespeare : « The world will be deceived by ornaments. » Le monde veut être trompé par la pompe.

 

Voir la différence. Nous ne voulons pas faire l’éloge de la pauvreté, nous en avons trop souffert. Pourtant, je fais une révérence aux pauvres du monde entier, les gens simples. Quelle chaleur humaine, quelle générosité j’ai trouvées dans une tente balayée par le vent en Afghanistan, dans une maison en ruines en Palestine, chez des petits paysans qui se battent pour leur survie en Colombie. Une tasse de café, une galette de maïs, une goyave offertes en signe d’hospitalité. De dignité. « La pauvreté est un état dont la vertu est la générosité », avait reconnu Albert Camus.

 

 

Quand nous étions innocents, Mémona Hintermann et Lutz Krusche, éditions JC Lattès 460 pages 19 €

 

1Commentaire
  • Gertrud Agniel

    juillet 24, 2009 at 10:27 Répondre

    Ce livre est très important et extrèment interessant. Merci a
    Memona Hintermann et Lutz Krusche d’avoir écrit ce livre, qui
    me fait mieux comprendre ce qui s’est passé pendant et après la
    guerre dans mon pays l’Allemagne. Mes amis m’ont racontés les
    mêmes souvenirs d’enfance (Flucht aus Schlesien), mais en lisant
    le recit de Lutz Krusche, j’ai réalisé le traumatisme des enfants
    de cette époque.Beaucoup de choses que j’ignorais.
    Il faudrait le traduire en allemand.Cela interesserait beaucoup
    de monde. Moi j’ai commencé en France (Lyon) par la « diffusion »
    du livre. En guise de bouquet de fleurs, je l’offre systématiquement lors de nos invitations, car il y a trop d’ignorance a ce sujet. Conclusion: l’être humain est capable
    du meilleur et du pire. Et cela n’est pas une question de
    nationalité….! Le livre le confirme.
    Encore un grand merci a Memona et Lutz

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