L’angoisse du juge de Scott Turow

Scott Turow a accédé à la célébrité mondiale en publiant sept romans unanimement acclamés, de Présumé coupable au Silence des héros, et de Dommages personnels à Ultime recours.
Il vit avec sa famille aux environs de Chicago, où il exerce son métier d’avocat.

Extrait :
« Messieurs les juges… ! attaque Jordan Sapperstein depuis son pupitre. La loi ne vous laisse pas le choix. Ce jugement doit être annulé ! »
Installé sur la haute estrade de noyer, à trois ou quatre mètres de Sapperstein, le juge Mason réprime le froncement de sourcils que lui inspirent les débordements de l’avocat. D’ordinaire, il ne se gêne pas pour signifier à la défense que ses arguments le laissent de marbre, mais – comme le lui a inculqué son père dans son enfance, c’est-à-dire il y a fort longtemps – il trouve ce genre de grimace indigne d’un homme bien élevé.
A vrai dire, plutôt que les rodomontades du célèbre avocat, c’est l’affaire qu’il a à juger qui le fait grincer des dents. Du temps où il était lui-même avocat criminaliste, près de vingt ans plus tôt, avant d’accéder à son premier poste de juge, George Mason était perpétuellement écartelé entre les sentiments de répulsion, d’amusement, de perplexité et de curiosité (voire d’envie) que lui inspiraient ses clients. Mais l’instant où le greffe de la cour d’appel l’a désigné par tirage au sort pour diriger le trio de juges qui devront statuer sur l’affaire Warnovitz, il y a un mois et demi, il a ressenti ce dossier comme un fardeau. Il a particulièrement détesté lire les conclusions des différents avocats, ainsi que les comptes rendus du premier procès devant la Cour supérieure de Kindle County, qui a condamné les quatre jeunes prévenus, dix-neuf ans mois plus tôt, à la peine minimale prévue par la loi, soit six ans ferme, pour crime sexuel. Et à présent, cette idée qui n’a cessé de lui trotter dans la tête, chaque fois que le problème lui revenait à l’esprit, s’impose à nouveau à lui : les affaires troubles font de mauvais procès.
En tant que doyen des trois magistrats qui auront à rendre leur décision, le juge Mason siège entre ses deux collègues, au centre du long comptoir de noyer, dans sa robe noire. Le juge Summerset Purfoyle, avec sa belle trogne marquée par l’âge et couronnée d’une grosse éponge de cheveux blancs, affiche une présence encore plus impériale qu’à l’époque où il était une star unanimement acclamée de la soul music. Quant au juge Koll, son troisième collègue, un petit gros dont les bajoues se rejoignent sous son menton en un croissant tremblotant, il a posé sur l’avocat de la défense un regard aussi noir qu’inflexible.
Au-delà de la table des avocats, sur les bancs de bois sombre, s’entasse une assistance houleuse. Les vigiles et les gardes chargées de la sécurité du tribunal y ont enfourné autant que possible des spectateurs qui se pressaient en masse à la porte de la salle d’audience, transformant le prétoire en une véritable étuve, par cette chaude matinée de juin. Au premier rang, journalistes et portraitistes se hâtent d’engranger tout ce qu’ils peuvent grappiller. Derrière eux se serrent les badauds – étudiants en droit, amateurs de performances judiciaires, amis et supporters des inculpés ou de la victime. Après avoir piaffé d’impatience pendant les trois affaires civiles qui ont comparu en appel devant cette même cour en début de matinée, le public est à présent chauffé à blanc. La solennité de cette salle monumentale, avec ses ors, ses murs rehaussés de moulures rococo et ses piliers de marbre sang-de-bœuf qui s’élèvent d’une hauteur de deux étages jusqu’à un somptueux plafond voûté, n’atténue qu’à peine le courant à haute tension de la polémique qui couve sous l’affaire Warnovitz. Au fil des mois, ce dossier s’est chargé d’inextricables implications pour des milliers de gens ; mais le public ignore pratiquement tout des principes juridiques qui doivent s’appliquer, et n’en sait guère plus des faits eux-mêmes.
La victime de l’agression sexuelle est la jeune Mindy DeBoyer, dont le nom n’apparaît dans aucun des innombrables articles publiés dans la presse.
Plus de sept ans se sont écoulés depuis les fais, qui remontent à mars 1999. Mindy n’avait alors que quinze ans. Elle avait été invitée à une surprise-party donnée en l’honneur de l’équipe de hockey sur glace du lycée de garçons de Glen Brae, au domicile du capitaine de l’équipe. Ce jour-là, l’équipe de Glen Brae avait terminé à la seconde place du championnat de l’Etat. Les joueurs étaient épuisés, tant physiquement que nerveusement, après avoir disputé six matchs en six jours, et échoués si près du titre. La fête avait lieu chez Jacob Warnovitz, le capitaine de l’équipe, dont les parents s’étaient absentés pour assister à un mariage à New York. Les choses n’avaient pas tardé à dégénérer. De son propre aveu, Mindy DeBoyer s’était sentie « complètement pompette », après avoir bu quelques verres de rhum, dont les effets, combinés à ceux d’une pilule que lui avait donnée Warnovitz, l’avaient assommée au point de lui faire perdre totalement connaissance dans la chambre du jeune homme, où elle était montée se reposer.
Warnovitz avait déclaré avoir trouvé la jeune fille affalée sur son lit, telle Boucle d’Or dans celui de Petit Ours, et avait interprété sa position comme une proposition – explication qui fut fermement rejetée par le jury, au vu des circonstances. Car Warnovitz avait alors convié trois autres membres de l’équipe à venir violer avec lui sa jeune invitée, toujours inconsciente et aussi inerte qu’une poupée de chiffon. Warnovitz avait en outre sorti sa caméra vidéo pour filmer chacun des viols, usant de l’objectif avec une impudeur et une brutalité qui auraient fait rougir un pornographe endurci. La bande-son, un répugnant commentaire de Warnovitz, s’achevait après cinquante minutes d’obscénités, sur l’injonction faite par ce dernier à ses acolytes de transporter la jeune fille hors de la pièce et de « ne surtout pas moufter ».

Résumé :
Tous les jours, le juge Mason se réveille avec le sentiment d’être choyé par le destin. Sauf depuis qu’il doit juger cette affaire de viol particulièrement odieuse et ambiguë. Le juge Mason doute de lui, de la nature de la loi et de sa capacité à l’appliquer. Pourquoi ? Serait-ce le cancer de sa femme qui l’inquiète ? Ou alors, ces étranges messages anonymes que lui envoie un internaute ? Qu’est-ce que cette affaire a de si particulier en réalité ?

Avis :
Au travers de ce superbe thriller juridique, Scott Turow, nous pose de vastes questions dont celle de la conscience morale. Avec élégance et ingéniosité, il s’attaque à toutes les limites : celles de la loi mais aussi celles de la compassion et de la compréhension humaine.
L’angoisse du juge est une histoire forte et grave qui nous éclaire sur la solitude des juges et plus particulièrement sur les manigances politiques qui les amènent à leurs postes.

L’angoisse du juge, Scott Turow, JC Lattès 300 pages 20€

 

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