Le choeur des paumés de Gene Kerrigan

Qui mieux que Gene Kerrigan pouvait écrire un polar où l’intrigue se passe principalement à Dublin ? Kerrigan est né et vit à Dublin. Il est journaliste et passionné de films noirs américains des années 40. Délaissant les livres consacrés aux affaires criminelles et à la politique irlandaise, il a écrit un premier roman policier, A la petite semaine. Voici son deuxième, Le chœur des paumés.

Extraits :
Galway

Il était juste midi passé quand le garda Joe Mills descendit de sa voiture de patrouille dans Porter Street, leva les yeux et aperçut le type qui, assis sur le rebord du toit du pub, les deux jambes dans le vide, s’apprêtait à sauter. Le garda Decla Dockery, encore au volant, confirma par radio au central qu’il était toujours vivant. Tout en fixant le visage exsangue et ennuyé du futur suicidé par-delà les semelles de ses chaussures, Joe Mills se surprit à espérer qu’il allait passer à l’acte.
Si tu dois vraiment sauter, fais-le maintenant.
Le hic, avec des gens comme ça, c’est qu’ils se moquent de qui ils emmènent avec eux. Mills avait travaillé naguère avec un garda du nom de Walsh, de Carlow, qui était stationné à Dublin. Il avait plongé dans la Liffey après un candidat au suicide et le type l’avait entraîné sous l’eau en s’accrochant à son cou. Sans doute l’aurait-il tué si Wlash ne lui avait pas empoigné les couilles jusqu’à ce qu’il lâche prise.
Le futur suicidé était assis là, deux étages au-dessus de la rue, et regardait droit devant lui. Il devait avoir la quarantaine environ. Son blouson aux manches coupées dévoilait ses épaules. Massif mais pas gras. Il ne prêtait aucune attention à l’arrivée de la police ni à ceux qui le regardaient d’en bas. L’officine d’un book se dressait à la gauche du pub, une boutique de pièces détachées de voitures à sa droite et, un peu plus loin, la succursale d’une société de construction ; quelques clients sortaient de ces établissements ou y entraient. Des piétons ralentissaient et certains s’arrêtaient. Une foule commençait à s’amasser. Pendant que Mills regardait, quelques soiffards qui prenaient l’apéro au pub en sortirent pour voir ce qui se passait. Deux d’entre eux tenaient encore leur pinte à la main.
Mills attendit que Dockery eût terminé son échange radio. Il n’allait certainement pas grimper tout seul sur ce toit.
Dans ce genre d’affaire, juste au rebord du toit, il suffit au gars de vous empoigner au dernier moment – par le bras, disons, ou le plastron de votre blouson -, pour vous déséquilibrer. Vous tendez le bras pour vous raccrocher à quelque prise, mais vous êtes beaucoup trop loin de tout et il ne vous reste plus qu’à hurler jusqu’au sol.
Si tu veux sauter, te gêne surtout pas. Laisse-moi en dehors de ça.

[…]

Dublin

Sur le chemin de la maison Hapgood, l’inspectrice de la garda Rose Cheney désigna la maison qui s’était vendue huit millions :
– Dans le secteur, les maisons partent à… autour d’un million, disons… un peu moins, et ça pour les baraques ordinaires, le tout-venant. Un million sept cent cinquante si elles ont vue sur la mer, trois si elles donnent sur la plage. Si elles sont de dimensions respectables, elles peuvent monter jusqu’à quatre ou cinq plaques.
L’inspecteur Harry Synnott aurait aimé lui confier qu’il se moquait comme d’une guigne des prix du marché de l’immobilier de Dublin, mais c’était la deuxième fois qu’il travaillait avec la garda Cheney et c’était une vraie pipelette. Si elle n’avait pas parlé des maisons, elle se serait sans doute répandue sur un autre sujet.
Cheney négocia un virage et ralentit :
– C’est celle sur la gauche, la troisième à partir du fond.
Une grande et belle demeure, qu’on entrapercevait à travers un rideau d’arbres. Victorienne ? Georgienne, peut-être… Harry Synnot avait du mal à distinguer ces deux périodes. Tout ce qui était un peu vétuste et donnait l’impression d’avoir été un tantinet pensé lui paraissait probablement victorien. Ou georgien. Voire édouardien.
– Huit millions ?
– Huit virgule trois.
– Seigneur !
Rose Cheney poussa un hennissement :
– Deux rupins bandaient pour la même vue sur la mer. Du cachet, s’il vous plaît. Elle vaut trois millions maximum, point barre. Remarquez, je ne l’aurais pas payée cette somme, même si j’avais eu trois millions. Mais compte tenu de l’état actuel du marché, une baraque comme celle-là, ici ou aux alentours, devrait monter jusqu’à trois patates. Bref, vous savez comment ça se passe… des bisons en rut… et les enchères ont grimpé jusqu’à huit virgule trois et l’un des deux a fini par jeter l’éponge.
Du cachet.
Synnot ne savait pas trop ce que recouvrait exactement ce mot, mais ça représentait visiblement un gros paquet de pognon. Une minute plus tôt, le pays ne vaut pas un pet de lapin et, l’instant suivant, les milliardaires s’entretuent, à qui casquera pour son cachet. D’aucuns prétendaient que la prospérité se réduisait aux ingérences de l’Union européenne, d’autres qu’elle était plutôt redevable aux investissements yankees. Une prétention, largement répandue dans le milieu des hommes d’affaires, laissait entendre qu’ils se seraient récemment découvert un génie (resté longtemps ignoré) de l’entreprenariat. Quoi qu’il en fût, le pays s’était amouraché de sa prospérité pendant une décennie et tout le monde s’accordait à dire qu’il n’y aurait pas de retour en arrière, même maintenant que les années de boum économique étaient révolues.
Nous pourrions être des membres patentés du nouvel ordre mondial, songeait Synnot, mais nous continuons de perpétrer les mêmes vieux crimes. La journée de travail avait débuté pour lui quand il avait retrouvé l’inspecteur de la garda Rose Cheney au service des violences sexuelles de l’hôpital de Rotunda.
Cheney avait déjà interrogé la victime présumée et patientait devant la porte de sa chambre pendant qu’une infirmière se livrait aux activités auxquelles se livrent les infirmières quand elles virent les visiteurs d’une chambre d’hôpital.
– Elle s’appelle Teresa Hunt. Elle vient d’avoir vingt ans et est inscrite en histoire de l’art à Trinity. Sa famille est de Dalkey, mais elle a un appartement en ville. Le toubib a confirmé qu’elle avait eu des rapports sexuels récemment et a recueilli du sperme, si bien que nous aurons peut-être quelques indices. Elle n’a pas été blessée, à part quelques ecchymoses aux bras et aux cuisses.
– Qui est l’homme ?
Cheney ouvrit son calepin.
– L’agresseur présumé est Max Hapgood. Ils auraient eu une brève liaison l’an dernier et se seraient retrouvés lors d’une soirée, il y a une quinzaine. Il l’a appelée voilà plusieurs jours. Ils avaient rencard hier au soir et ils ont terminé la soirée chez elle. Vous savez comment ça se passe.

[…]

Histoire :
Un fils de famille qui viole des filles sans être jamais inquiété parce qu’il a des relations haut placées.
Un bandit très bien organisé qui réussit un casse en provoquant involontairement la mort d’un vigile.
Une junkie, veuve, qui élève son fils tant bien que mal et sert de balance aux flics.
Un inspecteur honnête, très compétent, qui en vient à trafiquer des preuves en espérant ainsi réussir à faire condamner les coupables.
Tout est là. Ou presque. Car, il arrive toujours que le vent tourne. Dans un sens. Ou dans un autre.

Avis :
Remarquablement écrit et très noir, Le chœur des paumés pose l’Irlande d’aujourd’hui : nouveaux riches et misérables paumés, spéculation immobilière, dysfonctionnements de la justice et arrivisme politique.
Les personnages tout à fait crédibles déambulent dans de mornes décors dublinois. Captivant. On referme le livre en ayant froid dans le dos.

Le chœur des paumés, Gene Kerrigan, éditions du Masque 21,50 €

 

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