Teleny d’Oscar Wilde

Teleny fut longtemps ignoré des biobibliographies d’Oscar Wilde. D’après Jean-Jacques Pauvert qui signe la préface de la nouvelle édition parue chez la Musardine, Teleny ne figura dans les biobibliographies françaises de Wilde qu’à partir de 1996.
Peut-être le fait même que ce livre soit un roman écrit (au départ) en collaboration avec plusieurs de ses amis y est pour quelque chose ? Sauf que l’unité de ton qu’offre ce texte définitif signe bien que Wilde y mit beaucoup de sa plume.

Histoire :

Lors d’un concert auquel il assiste, Camille Des Grieux se sent irrésistiblement attiré par le jeune pianiste hongrois, René Teleny. Pendant plusieurs semaines, Des Grieux tente de réfréner ce qu’il ressent pour ce jeune homme. En vain. Faisant fi de la dangerosité d’une telle liaison (l’homosexualité était très mal vue et surtout, qui s’adonnait à ce « vice » était certain d’être condamné par l’opprobre de la société et par la justice), Camille Des Grieux et René Teleny vont s’aimer passionnément. Mais un si beau jeune homme qui plaît autant à la gente féminine qu’à la gente masculine peut-il rester fidèle ?

Extraits :

[…]

– C’était un garçon de vingt-quatre ans, d’une taille élancée, aux cheveux courts taillés à la Bressan, d’une étrange teinte blond cendré, nuance due, je le sus plus tard, à une légère couche de poudre, et qui contrastait singulièrement avec le noir de ses sourcils et de sa fine moustache. Son teint avait cette blancheur mate assez particulière aux jeunes artistes. Ses yeux, que l’on aurait crus noirs, étaient d’une bleu sombre et, bien qu’ils parussent toujours calmes, un observateur clairvoyant y eut parfois découvert une effrayante fixité, comme s’ils plongeaient dans quelque lointaine et terrible vision, pour faire place ensuite à une expression de profond chagrin.
– Mais pourquoi ce chagrin ?
– Quand je lui demandai, il haussa d’abord les épaules et répondit en riant: «N’avez-vous jamais vu de fantômes ?» Plus tard, quand nous fûmes en termes plus intimes, il me répondit: «Mon destin ! Quel horrible, horrible destin que le mien !» Mais se reprenant aussitôt, fronçant les sourcils, il murmurait:«Non ci pensian

[…]

Mon désir augmenta d’intensité, le besoin de le satisfaire devint une souffrance, et le feu allumé en moi, une flamme qui me dévorait ; mon corps entier convulsa en une rage érotique. J’avais les lèvres sèches, la respiration haletante, les membres raides, les veines enflées, et néanmoins, je me tenais impassible comme ceux qui m’entouraient. Soudain, il me sembla qu’une main invisible glissait sur mes genoux ; quelque chose de moi fut touché, saisi, étreint ; une indicible volupté emplit tout mon être. La main montait et descendait d’abord lentement, puis de plus en plus vite suivant le rythme du chant. Le vertige s’empara de mon cerveau, une lave brûlante courut dans mes veines, quelques gouttes jaillirent… Je palpitai.

[…]

Un cri rauque sortit de sa poitrine ; ses prunelles étincelèrent ; son désir devint rage ; c’était celui d’un fauve saisissant sa proie, du mâle solitaire trouvant enfin une femelle. C’était plus encore : une âme allant à la rencontre d’une autre âme, dans une ardente poussée des sens, dans un fol enivrement du cerveau.
Peut-on appeler concupiscence ce feu inextinguible qui nous consumait ? Nous ressemblions à l’animal affamé qui trouve enfin une ample pâture, et tandis que nous nous embrassions avec une avidité toujours croissante, mes doigts caressaient les boucles de ses cheveux et la peau douce de son cou. Nos jambes s’enlaçaient, son phallus en érection se frottait contre le mien non moins raide et non moins dur. Etroitement collés l’un à l’autre de façon à mettre tout notre corps dans le plus étroit contact, haletants et agités de violentes secousses, nous couvrant de baisers et de morsures, nous devions ressembler, sur ce pont, au milieu de l’épais brouillard, à deux damnés en proie aux tourments éternels.

[…]

Pendant que nos bouches se collaient l’une sur l’autre, sa main lentement, imperceptiblement, déboutonnait mon pantalon, se glissait dans l’ouverture, écartait la chemise, s’emparait de mon phallus raide et brûlant. Douce comme la main d’un enfant, experte comme celle d’une courtisane, ferme comme celle d’un maître d’escrime, elle me fit me souvenir, à son simple contact, des paroles de la comtesse.
Nous savons tous qu’il existe des gens plus u moins magnétiques. Les uns vous attirent, d’autres vous repoussent. Teleny possédait, pour moi du moins, une sorte de fluide mesmérique dans les doigts. Son simple contact me faisait me pâmer. Ma main suivit un peu hésitante l’exemple de la sienne, et je dois confesser que le plaisir que j’éprouvais à manier sa verge était délicieux. A peine nos doigts effleurèrent-ils nos pénis, que dans la tension excessive de nos nerfs et le degré de notre excitation, l’engorgement de nos conduits séminaux les fit déborder. Pendant un moment, une violente douleur me saisit vers la racine de la verge, ou plutôt à l’intérieur des reins, après quoi la sève de vie commença à couler lentement, lentement des glandes séminales ; elle monta au bulbe de l’urètre, le long de l’étroite colonne, comme du mercure dans le tube du thermomètre, ou de la lave en fusion dans le cratère d’un volcan. Elle atteignit le sommet, la fente s’ouvrit, les petites lèvres se séparèrent, et la crème visqueuse jaillit, non pas en un jet violent, mais par saccades, en grosses larmes brûlantes. A chaque goutte qui s’échappait, une sensation indescriptible, insoutenable, se produisait au bout des doigts, à l’extrémité des pieds, dans les plus profondes cellules de mon cerveau ; la moelle de l’épine dorsale, celle des os semblaient se liquéfier ; et lorsque ces différents courants, ceux du sang et ceux des fibres nerveuses, se rencontrèrent dans le phallus, instrument de muscles et d’artères, un terrible choc se produisit, une convulsion annihilant à la fois l’esprit et la matière – jouissance que chacun a ressentie plus ou moins violente, si violente que quelquefois qu’elle cesse d’être un plaisir. Serrés l’un contre l’autre, tout ce que nous pouvions faire était d’essayer d’étouffer nos soupirs pendant que les gouttes spermatiques s’échappaient.

[…]

Avis :

Dans sa préface, Pauvert insiste sur le fait que la mère de Wilde l’habillait en fille quand il était enfant. Et alors ? Je ne vois pas en quoi cela aurait influé sur le fait qu’à la trentaine Oscar Wilde se soit marié (il aura deux fils) et qu’ensuite, il devint rédacteur en chef d’un magazine féminin, The Woman’s World. Ni en quoi cette enfance a pu influencer le fait qu’il prenne fait et cause pour le féminisme et aime beaucoup être entouré de femmes. Wilde aimait avoir une cours, a aimé une femme et a aimé, au moins, un homme, Lord Alfred Douglas.
Certes, sa vie sentimentale et sexuelle semble être comme peinte en clair obscur dans ce roman mais on y retrouve surtout son goût pour l’esthétisme, sa recherche du beau, son extravagance, son refus de la morale, son ambivalence et sa grande culture.
Teleny pose aussi de façon admirable ce que sont la passion, l’amour, la sexualité sous toutes ses formes et évoque le combat qu’il faut mener parfois contre sa jalousie, sa raison et son éducation pour les vivres pleinement.
Un livre à dévorer, assurément.

 

Teleny, Oscar Wilde, La Musardine 224 pages 9,20€

 

 

 

2 Commentaires
  • Roger Brulard

    août 3, 2009 at 6:30 Répondre

    est-on sûr que cette oeuvre soit bien d’Oscar Wilde ?

  • Cali Rise

    août 3, 2009 at 9:05 Répondre

    Extrait de la préface de Pauvert :
    […] Alexandrian remarque qu’au moment où eut lieu la composition de Teleny, « Oscar Wilde […] trônait au Café Royal de Regent Street, entouré d’une cour de jeunes admirateurs qu’il fascinait par ses « contes parlés ». Le roman de Teleny fut un jeu intellectuel et passionnel qu’il joua avec quelques disciples. Il en a imposé le sujet et remanié certains épisodes. Sans doute y collaborèrent Robert Ross, alors âgé de dix-neuf ans, avec qui Wilde eut sa première liaison homosexuelle, le dessinateur Graham Robertson, le poète John Gray »…
    Et Pauvert de noter encore : […] S’il n’est pas douteux que Wilde ne mit pas seul au début la main à Teleny (d’où les inégalités d’écriture relevées dans le manuscrit primitif), le texte définitif publié offre au contraire une remarquable unité de ton. Ce qui montre bien que Wilde y attachait suffisamment d’importance pour y mettre beaucoup de lui-même. Ce serait mal le connaître que supposer qu’il n’aurait pas mis bien des soins à corriger un manuscrit dont il savait bien – quelle que soit la limitation du tirage – , que c’est sa participation personnelle qui y serait d’abord relevée.

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