Gagnant à vie de Serge Scotto

Son chien Saucisse est plus connu que lui, c’est dire la connerie ! Peut-être que Serge Scotto est trop modeste ? Ou qu’il aime mieux sur-médiatiser son animal de compagnie que passer ses jours ou ses nuits à écrire ? Dommage pour nous lecteurs alors, car Serge Scotto sait savamment doser et le rire et le polar comme dans Gagnant à vie.

Extrait :

Il faut dire que j’ai peur en avion. Me voici dans le grand salon de Carthage, fleuron de la CTN, où je sirote l’apéritif qu’a tenu à me faire servir le commissaire de bord. Un ami m’a recommandé. Je connais tout le monde, à Marseille… Comme tout le monde !
Ce n’est pas la saison des touristes. Autour de moi ne s’agite que la population tunisienne, qui me baragouine aux oreilles. Je m’abrutis du charabia dont bourdonne cette ruche flottante en partance, excitée comme un essaim en quête de sa terre promise ! Je surnage accroché à mon Ricard, bouée dérisoire jetée depuis le Vieux-Port qui s’éloigne. Ce n’est pas que je me sente dépaysé, non, ma ville est riche d’une importante communauté arabe qui en inspire l’âme même. Mais un pied à peine posé sur le bateau, pour la première fois de ma vie c’est moi qui me suis senti chez eux. Parfaitement étranger. Le ringard occidental dans toute sa splendeur.
Tout ce que j’ai écrit sur la Tunisie, je l’ai pioché dans des livres passés inaperçus qui me valurent mon Prix Goncourt. Escale à Tunis est un best-seller, que s’arrache par milliers le troupeau moutonnier des lecteurs. Le succès de ma petite escroquerie intellectuelle me vaut pour autre récompense ce beau voyage. De l’autre côté de la Méditerranée m’attend novembre au soleil, pour un séjour quatre étoiles que j’ai l’impression d’avoir gagné aux Z’amours
Je suis pourtant célibataire. Mais primé à quarante ans grâce aux magouilles parisiennes de mon éditeur, et soudainement enrichi des quelques millions que j’ai raflés, je deviens certainement un parti possible pour une potiche de classe. Quand on gagne suffisamment d’argent, les femmes ne se mêlent plus de nos affaires ; c’est tout le bonheur des riches et exactement ce qu’il me faut…
La serveuse est ravissante dans son chemisier blanc de la compagnie, en cet instant où elle repasse devant moi comme si elle passait un casting. Belle comme l’Orient ! L’Orient où m’espèrent sans doute mille et une nuits galantes… Je revis ce conte, une dernière gorgée anisée coulant en moi tel un sang neuf pour emporter toute nostalgie. L’œil du hublot se referme sur le bleu définitif : Marseille a disparu.
Au titre de dame de compagnie, j’ai choisi d’emporter dans mes bagages le romancier Del Pappas, un véritable baroudeur, lui, dont la présence virile et barbue me rassure dans cette aventure. Il revient des toilettes.
– Les toilettes sont super, qué! Il est magnifique, ce ferry… s’extasie-t-il en enrobant d’un geste ample notre écrin luxueux. Au comble de la satisfaction, au départ de ce voyage qui l’enchante! Il enfonce son séant dans le confort velouté de son crapaud. L’apostrophe fuse avec son bras tendu vers le pastis.
– Je t’ai déjà raconté… quand à seize ans, je suis parti en Afghanistan sur un cargo? C’était autre chose…
– Tu ne m’as pas raconté… mais j’ai lu le livre. Je me suis régalé!
Cette réponse flatteuse lui coupe la chique. A vrai dire, je n’ai jamais lu Del Pappas, le moindre pensum de mon prolixe confrère pesant son poids de Bottin ! Mais Del Pappas s’avérant un bavard impénitent, par ma flagornerie j’espère esquiver la déferlante de ses épopées romanesques, qui menacent de naufrage les vingt-trois heures paisibles de notre traversée. Je n’aurais certes pas couru un tel risque en une heure d’avion… Mais il faut dire que j’ai peur en avion !

Résumé :

Hubert Turaive est lauréat du Prix Goncourt. Marseillais, il a pour ami Gilles Del Pappas, auteur de polars. Hubert a aussi un oncle mafieux. C’est peut-être cela qui fait que sa vie n’est pas vraiment ce à quoi elle ressemble.

Avis :

Tout est réuni dans ce polar pour que le lecteur passe de merveilleux instants : la mort et la vie ; la vie avec tous ses charmes : l’amitié, l’amour, la bouffe, le jeu et la littérature ; et surtout la gouaille de Scotto l’insolent. Gagnant à vie, acidulé et récréatif.

 

Gagnant à vie, Serge Scotto, édition L’Ecailler

 

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