Le cinquième clandestin de Marin Ledun

Marin Ledun est l’auteur de deux romans publiés au Diable Vauvert, Modus operandi et Marketing viral. Son prochain roman, La guerre des vanités, sortira en janvier 2010 chez Gallimard.

Le cinquième clandestin est un polar rock qui fait partie de la série Mona Cabriole.

Extrait :

Prologue

Rue Mouffetard, 23h30, des relents de friture et d’huile à brûler s’échappent des restaurants à fondue, se mêlent aux rires des étudiants et des touristes venus se saouler au blanc de Savoie et à la mauvaise bière, et glissent le long des façades, de la montagne Sainte-Geneviève vers l’église Saint-Médard. Les mains avides se serrent, les corps s’enlacent, les verres se lèvent, et les trottoirs se congestionnent et se vident au rythme effréné des allées et venues des noctambules. L’été n’en finit plus de s’étirer. La rumeur lèche les vitrines des échoppes, remonte le long des gouttières, escalade les balcons et parvient jusqu’à ta fenêtre, cinq étages plus haut, à peine atténuée par le vacarme des voitures, rue Monge, deux pâtés d’immeubles plus loin.
Toi, en haut, eux en bas, ironie du sort.
L’air est lourd et la peau de ton dos est moite.
Tu trembles.
Une goutte de sueur glacée coule au creux de tes reins. Les coutures de tes vêtements trop étroits t’irritent le cou et l’entrejambe. Tu remplis tes poumons d’air à la recherche d’un peu d’espoir mais seule l’odeur écœurante de la peur se fraie un chemin jusqu’à toi.
Pour lui, pas pour toi.
Pour lui seulement, qui se pend à tes bras. Ton bébé. Ta vie et ta souffrance. Enfin endormi après une journée à hurler en tétant ton mauvais lait.
« Je suis désolée. »
Prise d’une soudaine crise d’angoisse, tu t’éloignes de la fenêtre grande ouverte et tu résistes à la tentation de la fermer et d’oublier les six derniers mois passés à fuir et à te cacher. Tu jettes un œil derrière toi. Le matelas posé à même le sol, la peinture des murs gorgée d’humidité, le petit réchaud à gaz coincé entre une étagère branlante et l’évier. La radio diffuse une musique agressive dans une langue que tu ne comprends pas. Deux mois qu’ils t’ont coupé l’électricité, quatre mois que tu ne paies plus ton loyer.
Les coups de poing du propriétaire ont cessé de pleuvoir sur la porte depuis trois jours et tu ne sais pas ce qui t’effraie le plus, son silence ou sa colère.
Ou ses amis.
« Tellement désolée. »
Pour lui, pour lui, pour lui.
Puis le propriétaire est revenu ce matin, il t’a parlé depuis le palier, suffisamment fort pour que les voisins ne perdent pas un mot de ce qu’il disait. Sa voix était lourde de menaces, ponctuée d’éclats de rire malsains. La haine dans sa bouche. Tu te bouchais les oreilles pour ne rien entendre. Quand il s’est enfin tu et quand les marches de l’escalier ont cessé de grincer sous son poids, les mots se sont frayés un chemin jusqu’à ton esprit, jusqu’à ne former qu’une seule et même menace : expulsion.
Pour toi.
La mort.
Paniquée, tu as prié en silence toute la journée, serrant ton bébé contre toi, implorant le ciel pour qu’un miracle ait lieu et maudissant les hommes qui t’ont conduite ici. Les heures ont défilé et maintenant que tu sais que personne ne viendra t’aider, tu t’avances à nouveau vers la fenêtre. Tu balaies du regard les toits des immeubles environnants, à la recherche d’un signe. Tu pleures, tu pleures et tu enjambes le rebord. Tu pleures, tu pleures, ton enfant s’agite dans son sommeil. Tu pleures, tu pleures, mais tu sais que la délivrance est proche.
Pour toi, donc pour lui.
Tu te laisses basculer dans le vide.
Puis tu lâches prise.
Un cri d’effroi retentit, des bruits de pas se pressent autour de ton corps, allongé sur le trottoir, des mains tâtent ton cou, caressent tes cheveux, tentent de prendre ton bébé, mais tes bras sont comme un étau.
Sirènes et hurlements.
Tes yeux dansent une fraction de secondes sur le bitume, slaloment entre les jambes et les poubelles, et finissent par se fixer sur la vitre poussiéreuse d’un soupirail, à l’entrée d’une impasse encombrée de cartons et de déchets. Derrière la vitre, un visage et deux mains accrochées aux barreaux.
Une femme d’une vingtaine d’années t’observe, les yeux révulsés par l’horreur. Une corde entrave ses poignets, un foulard est plaqué sur ses lèvres.
Tu manques d’air.

Résumé :
Paris 5e arrondissement. Une jeune femme se jette du cinquième étage, un bébé dans ses bras. Mona Cabriole, au péril de sa vie, va enquêter et tenter de dénoncer tous les trafics qui accompagnent l’exploitation des sans papiers.

Avis :
Marin Ledun n’a pas son pareil pour manier le suspense. C’est noir violent. Parfait.

Le cinquième clandestin, Marin Ledun, La Tengo éditions 165 pages 7,50 €

 

3 Commentaires
  • Teasing, teasing… « Marin Ledun

    septembre 19, 2009 at 6:04 Répondre

    […] signaler, un mot clair, net et efficace, signé Cali Rise dans les colonnes d’Impudique Magazine. Egalement, une chronique récente de Modus Operandi sur le site Critique Livre, signée d’un […]

  • […] d’une très juste chronique sur son blog ce mois-ci. Voir également d’autres ici, là, ou encore […]

  • Fuir la misère » opoto

    juillet 30, 2010 at 9:31 Répondre

    […] Marin Ledun, Le cinquième clandestin, Éd. La Tengo (Mona Cabriole ), 2009 Paris, 100 rue Mouffetard : quand une jeune femme se jette du cinquième étage, un bébé dans les bras, personne n’a rien vu, tous se taisent. Tous, sauf Mona Cabriole. Pourquoi un tel geste de désespoir ? Et que cachent les sous-sols de cet immeuble géré par des marchands de sommeil ? La journaliste de Parisnews devra descendre dans les profondeurs de la ville et se baigner dans les eaux d’un fleuve oublié pour aller ausculter les limites de la soumission. Les hurlements qu’elle y entend sont-ils ceux des battles punk-rock organisés dans les soubassements, ou bien proviennent-ils de voix que l’on voudrait étouffer ? En savoir + […]

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