Black day

Cœur de lion lui avait dit un jour : « Tu es claustrophobe et acrophobe parce que tu as peur de la mort. » Scribe l’avait regardée, étonnée. Mais pas tant que ça. Elle n’allait quand même pas lui raconter ces faux-jeux psychologiques d’adolescents qui la voyaient passer le mur sans aucune crainte !
– Tu sais, gamine, j’étais capable de grimper à la cime d’un noyer, même par grand vent. Je courrais sur le faîte du toit de la maison de mes grands-parents aussi. Je pouvais sauter du haut d’une remorque de foin de quatre rangs. Par contre, je paniquais quand mes cousins me sautaient dessus et me bloquaient sous une couverture. Et je détestais monter dans un ascenseur.
Cœur de lion avait souri. Scribe avait poursuivi.
– La claustrophobie, c’est du passé. Par contre, le vertige… Je suis capable de rester tétanisée sur une marche alors que je grimpe rapidement en haut de la Tour Eiffel. Dans les Alpes, mon pote instit est resté à mes côtés en m’obligeant à ne pas déchausser jusqu’à ce que je rejoigne le bas de la piste. Je voyais un précipice juste devant moi, pas une combe skiable. Ça a duré pendant plus d’une heure. Je pleurais, je tremblais, incapable de me raisonner. Le lendemain, les moniteurs admiraient mes dérapages sur la neige verglacée. J’ai accompagné les gamins jusqu’au sommet des pistes sans aucun problème pendant toute la semaine. Il suffit de travailler sa peur. Non ?
Son ami avait acquiescé et Scribe s’était empressé de changer de sujet.

Sous un soleil éclatant d’automne, devant une église à la contenance trop petite, Scribe se raccrochait à cette discussion. Son cœur tambourinait comme en pleine course de vitesse, sa respiration commençait à hoqueter. Elle paniquait. Regarde-les ! Regarde tous ces gens qui sont autour de toi et qui sont venus pour lui. Elle avait froid. Elle avait chaud. Putain ! Elle allait tomber dans les pommes oui ! Respire, merde ! Respire ! Calmement.
Scribe avait fixé un dos large devant elle et, au sol, plusieurs paires de chaussures. La crise d’angoisse s’était estompée peu à peu. Des femmes pleuraient. Des hommes serraient les mâchoires. Et son épouse avait lu des lettres, là-bas, loin dedans, devant l’autel. Ou à côté.
Au début, Scribe n’avait rien entendu. La voix était faible. Ou alors Christine ne parlait pas dans le micro. Puis les mots de la plus jeune fille de Thierry avaient frappé l’air. Des gémissements de bête aux abois s’étaient élevés, là-bas, dans l’église. Les larmes de Scribe avaient coulé. Elle avait reniflé sans complexe, ignorant les regards curieux. Des images qu’elle croyait oubliées s’étaient télescopées dans sa tête.

En fait, Thierry qu’elle pensait hors de son cercle d’intimes, Thierry avait toujours été là, en périphérie. Sur la corde. A ce petit bal de campagne où Manu s’était mis à genoux à ses pieds pour lui déclarer sa flamme et lui échanger un baiser contre une cigarette. Ils avaient environ quinze ans. A ses dix-huit ans aussi, il était là. A l’enterrement de Manu, tué à vingt-quatre ans. Manu… Mort. Et ensuite, Vincent… Vincent, son Valmont à elle. Mort. A d’autres soirées encore, il était présent, le rire aux lèvres et le verre à la main. Reste concentrée sur son sourire avant que son visage ne disparaisse. Son sourire et ses yeux rieurs.
Scribe oscillait sur ses hauts talons, le devant du parvis était pentu. Les souvenirs la frappaient en plein cœur. En plein ventre. Elle eut soudain envie de vomir. Elle s’imagina pousser tous ces inconnus pour aller dégobiller derrière l’église. Ou sur les pompes d’un quidam. Un sourire avait envahi son visage. Dans sa tête, Thierry riait. Ses larmes s’asséchèrent.
Le curé s’était mis à discourir sur Dieu et ses désirs. Scribe avait eu envie de le tuer. Et puis, le moment était venu d’entrer pour aller saluer une dernière fois le mort. Plus elle approchait du cercueil, plus ses larmes coulaient à nouveau. Impossibles à contenir. Elle avait effectué les gestes rituels de façon mécanique et s’était avancé jusqu’à la veuve, jolie blonde bourrée aux médocs. Elle l’avait embrassée, caressée, embrassée à nouveau. Christine lui avait souri. Elle était ressortie. L’air lui manquait.

Dehors, des cons commentaient l’accident. D’autres évoquaient la mort de la sœur de Thierry et leur mère qui ne s’en était jamais vraiment remise. « Une famille de brave gens. Jamais un mot plus haut que l’autre. » Connard ! Tu penses que seuls les méchants meurent ? Un peu plus loin, des anciens expliquaient qu’avant, c’était… Scribe sortit de cette foule avant de frapper quelqu’un. A l’écart, elle fouilla dans son sac et prit une cigarette. Olivier s’avança pour l’embrasser. Au fond de ses yeux, elle vit Manu, son frère. Ils n’échangèrent aucun mot. Juste des baisers. Et leurs mains qui serrent celles de l’autre, pour dire. Maryline s’approcha, le visage ravagé. Un bonjour et une embrassade rapide. Ses pas qui s’éloignent et une question qui reste : elle aussi le connaissait ?
La foule se mouvait dans ce dernier hommage. Derrière la fumée de sa cigarette, Scribe en eut assez de reconnaître des visages. Des vieux. Des jeunes. Trop. C’était trop. Surtout ces commères hissées bien haut sur leurs pointes de pieds qui tendaient le cou pour bien voir la veuve et ses trois filles emmener leur homme en terre.
Pour Scribe, pas de cimetière. Elle avait patienté une heure sur le pont. Le Vair coulait, intemporel. Elle avait fumé encore. Et encore. Salué ou ignoré celles et ceux qui passaient. Alain avait béquillé jusqu’à elle.
– Il paraît qu’il l’a sorti de dessous. Ça ne devait pas être beau à voir. Il t’en a parlé ?
Non. Comment peut-on parler de ces indécences ? De ces flics qui mesurent et n’en finissent pas de mesurer alors que le corps est encore coincé sous le monceau de ferraille, la mort pour seul drap blanc. On ne dit rien. Non, on ne dit rien.
– J’étais à Paris quand l’accident a eu lieu. Ce n’est pas des choses qu’on évoque.

Plus tard, Chevelu avait ramené sa voiture. Elle l’avait regardé en riant, cheveux longs et frisés noirs, yeux bleus, grand, mince. Vingt-cinq ans à peine. Son Jésus à elle. Le fils d’un couple qu’elle n’avait jamais rencontré. Ils s’étaient adoptés. Ça durait depuis plus de cinq ans. Chevelu lui avait expliqué, gêné, le flash du radar sous le tunnel, la voiture qui recommençait à ne plus vouloir avancer – une histoire de tuyau à laquelle elle ne comprenait rien, son voyage qui n’avait finalement servi à rien.
– Donc, t’as cassé ma voiture!
Il s’était encore excusé en répliquant que le véhicule roulait. Ils avaient ri de la bouteille qu’il lui offrait pour compléter le pot de confiture de prunes.
La vie, quoi ! La vie.

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