Dans le rouge de Thierry Matteï

Thierry Matteï est journaliste. Dans le rouge est son premier roman.

Extrait :
Ils me rendent dingue ces bijoux, ces jolis froufrous. Me la rappellent aigu à chaque instant. Font semblant de me la ramener. Me font pleurer, crier, me lover contre la forme de Julie encore en creux dans notre lit défait. C’est toute notre histoire qui a été aspirée par un trou noir. Un braquage total.
Alors, oui, en marchant vers chez Coyote, je prends lame avec le Père qui est aux cieux. Je suis plus que soucieux. Suis tronçonné de peur. Qu’elle ait croisé, bien qu’affranchie, un violent, un zinzin, même un flic tordu. Je me dégrade aux atroces supputations. Une prise de trop dans l’une des milliards de piaules où roule le bizness ? Un accident à l’un de ces carrefours qu’elle traverse en dansant, dédaigneuse des bolides, les étoiles rouges de ses baskets en vifs crochets ? Mais on lui laisse généralement tracer sa ligne droite, à Julie. A elle, sidérante mademoiselle, les boulevards, les avenues. Parce que placer un coup d’épaule ne lui fait pas peur. N’avait-elle pas pris des cours de boxe française ? Et parce que sa fière beauté en marche – bottines, talons ou rangers – fait s’écarter le quidam. Le saisit, le laisse pantois. Attrapé au cœur et ailleurs. Lorsque je l’ai rencontrée, des mecs auraient tué pour se l’attacher, se l’accaparer exclusivo. Disons, m’auraient bien mis groggy. Chien dans un jeu de quilles, j’étais. En fait, jeune loup frais débarqué à Lutèce. Enfin à l’aventure urbaine ! Wulf, wolf plein d’innocence, d’images et de clichés, j’étais.
Soudain fou de Julie.
Mais en me hissant par la cage d’escalier écaillée de Coyote, je me sens plutôt toro transpercer par un picador. L’absence de Julie, l’incompréhension me fouaille, me dévore. L’Amour serait une mise à mort ? Mort debout, depuis, de ne pouvoir étreindre son corps. Respirer l’air bleu à sa bouche. Trouver courage en elle pour descendre dans le réel. Julie n’a pas pu me quitter ainsi, me laisser, m’abandonner ! Julie est mon inséparable. Même si nous nous sommes quelquefois éloignés. Elle, surtout. Pour mieux nous voir dès le lendemain, nous voir les jours suivants, les jours d’après. Nous donner d’exquis rendez-vous. Et nous retrouver encore plus fort parce qu’indissociables, en fait. Nous sommes deux cotylédons, me dit-elle souvent.
Julie est comme ma jumelle, décalée, romantique, pasionaria, blessée. Le monde semble une venelle, si pas ensemble. Nous nous sommes promis-juré de nous retrouver à un endroit précis de Paname si nous étions subitement coupés l’un de l’autre. Quoi qu’il se passe, une glaciation, une invasion, une destruction… J’y suis allé, bien sûr. Des heures de planque. En vain. Juste le vent qui attise ma douleur, la pluie qui pique mes yeux. Une douche froide. La camisole un peu plus serrée. J’ai l’âme rincée. Le cœur noyé. Je deviens spectre. Julie est ma protection et mon tendon d’Achille. Ma lionne, et ma licorne, et mon tropique Capricorne. Julie est mon héroïne. Julie me manque.
Alors, oui, encore, en atteignant presque le sommet où crèche Coyote, je tance le grand manitou de nos destinées. Le somme de me faire passer un renseignement, un indic, même chiche. Par la couche de Coyote, hein ! Car le canidé pas méchant, ainsi que son jeune frère Cédric, et Coralie – qui tous trois grandirent dans le même immeuble, mais pas aux mêmes étages -, sont des figures familières de notre monde parallèle. A Julie et moi.
Depuis des années, nous pistons tous la neige. De ne pas bien sentir le soleil, faut croire. Depuis des années, nous nous appelons, nous tuyautons, nous rencardons là où elle tombe. Nous nous mentons, nous carottons. Pire que des mômes, des cannibales. Nous sommes de faux frères et sœurs de sang, illicitement exposés et unis à la recherche d’un temps perdu, peut-être pendu, ou jamais existé. Nous, la sauvage, la déréglée confrérie des aiguilles. Oui, Coyote va parler. Me dire où est Julie.

Résumé :
Le narrateur sans nom, accro à l’héroïne, a perdu son amour : Julie a disparu. Alors qu’il la recherche dans tout Paris, il découvre Coyote, un camé, mort d’une overdose et, plus tard dans la nuit, assiste aux meurtres de Cédric et de Coralie, deux autres drogués. Tentant de sauver sa peau, il assomme L’Homme en noir qui cherche aussi à découvrir où se planque Julie. Le Strange le sauve in extremis et l’embarque avec lui, en pleine cambrousse bretonne.
Pendant le voyage en voiture, le narrateur revoit son enfance et sa jeunesse et les drames qui ont jalonné son adolescence de petit campagnard. Jeune homme romantique, fou de littérature et de rock, il avait débarqué à Paris pour travailler dans un magazine, délaissant petit à petit l’écriture. Surtout après avoir rencontré Julie, la belle rousse Australienne qui lui avait fait découvrir le paradis et l’enfer Héroïne.

Avis :
Les années 80 revisitées façon road movie glacé sauce héroïne et armes à feu.
Un roman où les nombreuses phrases courtes frappent sans aucun verbe, où le lecteur se perd à suivre les délires bourrés de drogues d’un narrateur complètement paumé. La fin éclate en morts sanglantes et lumière blanche. Une curiosité pour tous ceux qui n’ont pas froid aux yeux. Sans plus.

Dans le rouge, Thierry Matteï, JC Lattès 328 pages 18,50 €

 

 

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