Derrière la porte

La porte est là, devant Scribe. A moins que ce ne soit Scribe qui soit derrière ?

  Une chape de brouillard enveloppe le paysage. Même les oiseaux semblent éprouver des difficultés à voler dans cette ouate grisée. Au loin, une coulemelle exhibe son chapeau blanc. Les dernières roses ne sont plus que des boules jaunasses qui font la gueule. Un corbeau croasse par derrière. Comme tous les corbeaux. Le dernier Werber est posé au sol, à la tête du lit. Ensuite, elle a choisi de lire Botti et puis Pitte et puis Nada. A gauche, sur son bureau, les romans forment des piles aléatoires, prêtes à s’effondrer. Des albums gisent éparpillés, espérant son bon vouloir. Seulement voilà, Scribe a aussi autre chose à foutre !
Elle a ce roman à terminer. Ce prochain qui vient de jaillir tel un cri de nouveau-né : prends-moi ! Prends-moi ! Prends-moi ! Ah non ! Ce cri, c’est plutôt celui d’une Julie en manque qui la réclame. Celui du prochain roman, c’est carrément : Ne me tue pas ! Allez, steuplait, ne me tue pas !
Scribe sourit à toutes ces conneries. Car finalement, tout cela ne tient qu’à un fil de vierge. Un souffle un peu violent et hop, à la trappe ! En l’occurrence, ce fil, ce sont ses pensées qui se choquent. Alors, elle veille tard, se lève tôt. Note dans le cahier les débuts des dernières scènes de P&L, des titres de chansons qui colleraient à tel personnage, à telle situation ; décrit les fringues que celui-ci porte ; dessine le plan de la maison de ceux-ci ; recherche sur la Toile les quelques dessins érotiques de cet affichiste parce qu’ils décorent la bibliothèque dans cette autre maison. Repousse le livre de Buéno sur lequel elle butte à peu près toutes les quatre phrases. Enfouis sous la pile un roman qu’elle n’a pas demandé mais qu’on lui a envoyé. Se dit qu’il est temps de coucher les critiques des albums de Rose et de miCkey parce qu’elles encombreront moins son pauvre cerveau. Ça fume ! Ça fume !

   Maintenant, le brouillard forme un rideau épais derrière les bouleaux jaunes. La coulemelle est toujours là. Les roses n’en finissent pas de mourir. Une pie joue à cache-cache dans le mélèze, là-bas.
Scribe pense à ce que Dam lui a dit. Elle est prévenue. Son sourire s’agrandit. Son envie de lui aussi. « Oh dis-le dis-le-moi, dis-le dis-le dis-le-moi. Quand vas-tu te décider à me passer la bague au doigt ? La bague au doigt… » C’est quoi c’t’embrouille ? C’est quoi cette chanson de Marie Laforêt qui s’invite dans sa tête ? Et pourquoi pas le générique d’Albator ou celui de Colargol avec la voix arrache-couilles de Mireille sans son petit conservatoire ?
Scribe soupire son manque de sommeil. Elle aspire à des heures sexuelles avec Dam et avec Julie. L’odeur du café arrive jusque dans son bureau. Elle frissonne. Le manque de sommeil, encore. Même son envie de cigarettes diminue.

   La porte est là. Il suffit de l’ouvrir ou de la fermer. Mais de quel côté est Scribe ? Le beau cul de Julie. La belle queue de Dam. La belle queue de Julie. Le beau cul de Dam. Elle ouvre ? Elle ferme ? Elle ouvre ? Elle ferme ? Elle écrit. Point.

 « Retirez-vous censeurs atrabilaires ;
Fuyez, dévots, hypocrites ou fous ;
Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères :
Nos doux transports ne sont pas faits pour vous. »
Le rideau levé ou l’éducation de Laure.
Mirabeau

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